Un été avec Monika (1953) d’Ingmar Bergman

En ce début d’année 2018, le BFI a eu l’idée lumineuse d’organiser une rétrospective complète sur celui que je considère comme l’un des plus grands cinéaste de tous les temps (et je n’exagère pas, j’ai dû me faire violence pour ne pas écrire LE plus grand …), il s’agit du suèdois Ingmar Bergman. Donc, fidèles lecteurs, vous pouvez vous attendre à une longue série de posts sur les films de Bergman car j’ai envie d’en voir ou revoir un certain nombre, croyez le bien! Pour commencer, je suis allé voir par une belle soirée pluvieuse d’hiver un de ses films de jeunesse, d’avant qu’il s’impose sur la scène internationale : Un été avec Monika (en suèdois, Sommaren med Monika).

Il s’agit de l’histoire de Harry, un jeune garçon de 19 ans qui vit seul avec son père malade et qui exerce en dilettante le peu attrayant métier de livreur, qui rencontre Monika, une jeune fille délurée de 17 ans, qui vit dans une famille nombreuse et qui n’a qu’une seule envie, c’est de la quitter pour partir à l’aventure. Ces deux là vont se rencontrer et s’aimer passionément, il vont même abandonner leurs jobs respectifs pour partir sur le bateau à moteur du père d’Harry, le temps d’un été, sur la côte près de Stockholm. Ils en reviendront après ces quelques semaines de robinsonnades, la tête pleine de souvenirs et avec Monika enceinte pour mener une existence beaucoup terre à terre et pleines de contingences matérielles qu’ils n’avaient pas connues durant leur période lune de miel.

Le film est né d’une rencontre entre le cinéaste Bergman, qui avait à l’époque un peu plus de trente ans, et du scénariste Per Anders Fogelström. Ces deux là vont ensemble ébaucher un scénario. A ce duo, il convient d’ajouter l’apport essentiel Carl Anders Dymling. C’est un des membres du board du Svensk Filmindustri, qui a soutenu le film à bout de bras pour que la société de production accepte finalement de le financer. Cela n’a pas été une mince affaire, les quelques rushes tournés sur les îles n’ont suffit pour convaincre que parce que Dymling a fait oeuvre de persuasion, mais cela n’a pas été du goût de tout le monde : Bergman (cité dans l’indispensable notice du BFI) croit se rappeler que des membres du board ont même démissionné, en tout cas, tout le monde n’était pas chaud pour financer quelque chose d’aussi obscène (sic !). Il n’empêche, une fois le financement assuré, le vrai tournage peut commencer.

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Le rôle de Monika est bien évidemment crucial est confié à une actrice de 20 ans, Harriet Andersson, qui va d’ailleurs commencer une liaison avec Bergman au début du tournage. Elle a véritablement tapé dans l’oeil du réalisateur lors de sa prestation dans le film Défiance et il l’a embauchée sur-le-champ pour jouer le rôle de Monika – et a aussi peut-être écrit le scénario en pensant à elle -. Et elle est absolument radieuse dans ce rôle là. Elle doit jouer un rôle de femme assez précis : une femme enfant en même temps assez manipulatrice, mais aussi délurée, aventurière et surtout dégageant autant d’érotisme qu’il est humainement possible. A la vue du film, je dois dire que le contrat est, surtout pour cette dernière condition, parfaitement rempli : elle dégage un sex-appeal absolument irrésistible dans chacune de ses moues savamment calculées, son visage est filmé de près dans de très nombreux plans (le plan à la fin où elle fume une cigarette, un plan où un paysage de plage est filmé – flou – et elle apparaît de trois quart sur la droite), plans qu’on n’oublie pas, tellement sa beauté d’enfant irradie la pellicule. Son propre talent y est bien entendu pour beaucoup mais il est sans aucun doute complété par le talent de directeur d’acteur de son pygmalion – réalisateur, en tout cas le résultat est là et ce film lancera la carrière de la jeune femme essentiellement en Suède, et surtout avec Bergman, mais avec quelques incursions aux Etats-Unis avec Sidney Lumet ou, plus récemment, Lars von Trier (Dogville, 2003).

Pour lui donner la réplique, Bergman a choisi un comédien débutant de 26 ans qu’il a rencontré ‘dans la rue’ (dit-il) : Lars Ekborg. Le film est le seul fait d’armes de sa carrière d’acteur – il mourra d’ailleurs jeune d’un cancer en 1969 – mais il convient aussi de lui rendre hommage pour sa prestation : il parvient à donner la réplique à la bombe (au sens propre comme au sens grivois) Harriet Andersson pour former avec elle un très beau couple, crédible et touchant. Il est naïf juste ce qu’il faut pour accepter de suivre Monika dans sa folle aventure, il est amoureux comme il se doit pour avaler les couleuvres que le scénario lui impose, bref, il fait le job, un job difficile car les exigences ont été placées haut du fait de la prestation de sa partenaire.

Et tout ce beau monde est filmé par le maestro Bergman avec une immense maîtrise. Sa cinématographie est absolument magnifique, il utilise le noir et blanc, la profondeur de champ et bien entendu les gros plans sur le visage des acteurs à la perfection. Il filme des scènes d’actions entrecoupées de scènes champêtres – ainsi une araignée tissant sa toile dans la rosée du matin -, il y a une scène avec des reflets dans l’eau troublés par les vaguelettes formées par une pierre qu’on vient d’y jeter, il y a un magnifique plan aérien où on voit Monika qui s’enfuit en zigzagant dans les hautes herbes. Tout cela est très beau, très poétique et sert le film et l’histoire qu’il veut nous raconter. Il en ressort une impression de beauté, de sérénité et aussi de légéreté – même si ce qui se passe sur l’écran n’est pas toujours joyeux – qui est caractéristique de la première partie de la carrière du réalisateur avant les films plus, je dirais « lourds » de la maturité.

Aux dires de Bergman, l’ambiance du tournage fut la même que celle qui se dégage des images du film : joyeuse. Le film était fauché et l’équipe en partie débutante, ce qui fait que les bobines tournées sur la plage n’ont pas été envoyées au fur et à mesure à Stockholm mais stockées sur place pendant trois semaines pour économiser des frais de transport. Et résultat, elle avaient à la fin presque toutes une rayure qui les rendaient inutilisables et à peu près 75% des scènes champêtres durent être retournées. Mais peu importe, l’ambiance était telle que personne n’a regimbé, trop heureux de se voir offrir un peu de vacances supplémentaires aux frais de la production.

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Les ennuis n’arriveront qu’un peu plus tard lorsque le filme passe devant la commission de censure à qui l’obscénité – supposée – de l’oeuvre n’a pas eu l’heur de plaire. Exit donc quelques scènes de bagarre entre les garçons ainsi qu’une scène où les deux amoureux font passionément l’amour. Le film dans sa version actuelle est très chaste, son érotisme réside plus dans les attitudes et la manière de filmer que dans les images ou les situations. Je ne peux me prononcer sur la version non censurée que je n’ai pas vu.

A noter encore que les inénarrables américains qui ont acheté les droits du film n’ont rien trouvé de mieux que de le présenter comme un film à haut contenu sexuel : le film a été remonté en en coupant 35 minutes (il ne durait plus qu’une heure), les scènes de nudité, au demeurant très chastes, ont été mises en valeur; il a été renommé Monica the story of a bad girl et des petites brochures promotionnelles ont été éditées pour attirer le public dans les salles en jouant là-dessus. En fin de compte, le comité de censure suédois s’est trompé, l’obscénité à combattre n’est pas celle, largement fantasmée, du film, mais celle des pratiques de gougnaffier visant à pornographiser un petit bijou d’érotisme champêtre et badin. On se console en se disant que celui que les américains ont voulu transformer en pornographe du cinématographe, est tout aussi poète que l’autre pornographe, celui du phonographe, dans cette oeuvre touchante qu’est Un été avec Monika. Une oeuvre qui va étoffer une filmographie naissante qui va finir par etre repérée deux ans plus tard, lorsque le réalisateur va faire son entrée en grande pompe sur la scène cinématographique internationale.

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Une réflexion sur “Un été avec Monika (1953) d’Ingmar Bergman

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