L’ange bleu (1930) de Josef von Sternberg

Dans la série « Big Screen Classics », le BFI a décidé de passer un film qui a inspiré le cinéaste allemand Rainer Werner Fassbinder, en fait, un film mythique qui a aussi inspiré une multitude d’autres réalisateurs. Ce film, c’est L’ange bleu, Der blaue Engel, film de 1930, des tout début du parlant donc de Josef von Sternberg avec, vous le savez tous, Marlène Dietrich.

Nous sommes an Allemagne, dans un petit village bien tranquille, plus probablement un port, avec des petits bourgeois bedonnants dont Immanuel Rath, un distingué professeur dans un collège de garçons, sévère, maniéré, et qui a beaucoup de mal à faire respecter la discipline – et à leur faire apprendre Hamlet – à une classe de vauriens. Un soir, il se hasarde dans un cabaret mal famé, L’ange bleu, où il pense trouver certains élèves de sa classe, pour tenter de les ramener dans le droit chemin. Il ne les trouvera pas, mais il trouvera la danseuse vedette du cabaret : Lola Lola qui envoûte l’assistance de sa voix rauque et ses chansons d’amour. Le très sérieux et un peu naïf professeur va se faire ensorceler par elle, au point de perdre, d’abord sa dignité, puis son statut social.

Comme son nom ne l’indique pas, Josef von Sternberg est un cinéaste d’origine viennoise qui tournera exclusivement aux Etats-Unis, où sa famille a émigré, à une seule exception près : L’ange bleu. C’est la seule incursion de Sternberg en Allemagne dans un film co-produit par la Paramount et par les studios allemands UFA, pour lequel les acteurs ont dû tourner chaque scène deux fois, une fois en anglais, une fois en allemand à une époque où le doublage était techniquement impossible.

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Allemand, le film l’est, jusqu’au bout des ongles j’ai envie de dire, à tel point qu’on se demande bien quelle influence a bien pu avoir la Paramount dessus. Il est basé sur un roman allemand d’Heinrich Mann, adapté à l’écran par Carl Zuckmayer et Karl Vollmöller. C’est un film sombre, désespéré, comme d’habitude le cinéma américain ne les aime pas, qui rappelle les chefs d’oeuvre du muet expressionnistes de Pabst (Journal d’une fille perdue) plus que les films d’époque de Chaplin ou Clarence Brown. Il raconte une histoire déchirante et qui fera florès dans d’autres chefs d’oeuvres d’ultérieurs : la déchéance complète d’un homme qui passe du statut de notable à celui de réprouvé et aussi la misère, la vie difficile et pathétique des artistes du spectacle vivant, du cabaret dans ce cas là mais aussi du cirque par exemple comme le montrera Fellini (dans La strada) ou le moins connu Peter Chelsom (dans son magnifique film Funny bones).

Le film est tourné à ce moment charnière entre le muet et le parlant et cela se retrouve dans le jeu des acteurs. Dans le rôle du professeur, nous avons une sommité de l’époque : Emile Jannings. Un acteur reconnu, qui a donc fait carrière dans le muet, qui s’est fâché avec Sternberg sur le plateau de The last command, leur précédent film mais qui a quand mème souhaité que ce soit ce dernier qui le dirige dans son premier essai dans le cinéma parlant. Il ne réussira que moyennement et sa postérité est entâchée par sa collaboration sans faille avec l’Allemagne nazie de 1933 à 1945. Il n’empêche que sa performance dans L’ange bleu a été largement à mon avis, sous-estimée. En effet, la film a connu une seconde vie critique dans les années 50, à l’époque de l’Actor’s Studio où le jeu assez maniéré de Jannings – qui ne s’est pas complètement départi des habitudes du muet – n’était pas du tout dans l’air du temps. Aujourd’hui, à l’heure où ces passions se sont un peu apaisées, je dois admettre que je le trouve touchant. Oui, son jeu est forcé, mais le film aussi, et de toute façon, l’important n’est pas là. Le professeur est LE personnage émouvant de ce film qui est censé émouvoir. Et émouvant … il l’est. Sa bonhommie, sa naïveté, sa faiblesse lorsqu’il s’agit de ne pas accepter de faire des choses contre nature dans les scènes finales en font un personnage à la fois généreux mais pusillanime, deux traits de caractère qui vont finir par causer sa perte. C’est un rôle peu évident, qu’un acteur américain n’aurait probablement pas accepté de peur de plomber sa carrière, dans lequel Jannings parvient à susciter l’émotion surtout dans la bouleversante scène finale. Et personnellement, je n’hésite pas à réhabiliter cet acteur à mon avis injustement oublié.

Autrement, pour ceux qui ne le sauraient pas, ce film est celui qui a mis sur orbite Marlène Dietrich. Comme les actrices inconnues de l’époque, son nom apparaît très tard – bien après celui de Jannings – au générique (la même chose arrivera à Greta Garbo dans le générique de La chair et le diable) mais sa fraîcheur, le fait qu’elle n’ait quasiment pas joué dans des films muets, ainsi que l’érotisme torride (pour l’époque) qu’elle dégage dans ce rôle ont fait d’elle immédiatement une star. Elle joue un rôle moins complexe. dans la mesure où elle ne crée pas l’émotion, ce n’en est pas moins un rôle important de femme fatale, qui se doit d’être à la hauteur pour expliquer la descente aux enfers de son partenaire. La postérité a cette fois rendu justice à Marlène Dietrich et sa performance dans L’ange bleu n’a d’égale que l’aura planétaire qu’elle en tirera.

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Ce film est un grand film et pas seulement grâce à ses grands acteurs. Ce film est le sommet de la carrière de Sternberg, dont les productions ultérieures – avec parmi elles six autres films avec Dietrich – sont plus légères et gentillettes. Ce n’est pas le cas dans ce film, dont le scénario est pesé au trébuchet afin de mettre en regard les destinées des deux protagonistes qui connaissent des trajectoires symétriques et opposées. Au fur et à mesure que l’innocente Lola (qui, par exemple n’imagine pas une seconde, au début, qu’on puisse la demander en mariage) gagne en expérience, en même temps qu’en cynisme, le paternaliste professeur, auréolé de son statut de notable le perd progressivement pour devenir l’épave qu’il est à la fin. C’est ainsi que Dietrich, quand elle chante le mythique « Ich bin von Kopf bis Fuss auf Liebe eingestellt », le fredonne au début d’une manière pétillante et aguicheuse tandis que le même interprétation à la fin est froide, calculatrice, désabusée comme ce qu’est devenu son personnage. C’est adroit de la part de Sternberg et cela donne une grande cohérence à un film sur lequel le temps n’a eu que peu d’emprise et qui émeut encore aujourd’hui.

L’ange bleu est devenu un mythe. Un film à la croisées des chemins avec un réalisateur et des acteurs d’orignie germanique mais dont ceux qui auront une carrière par la suite (Dietrich et Sternberg) resteront aux Etats-Unis, un film expressioniste, un film qui inspirera des gens comme Fassbinder mais aussi un film qui fait partie de la légende … d’Hollywood qui se l’est plus ou moins approprié. Peu importe en fin de compte, L’ange bleu reste à la fois une histoire bouleversante, un film tremplin pour une star internationale, un film qui a conforté la domination du cinéma parlant et bien d’autres choses encore. En deux mots, un chef d’oeuvre.

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