Une passion (1969) d’Ingmar Bergman

Le cycle Ingmar Bergman au BFI continue ! Youpi ! Juste après avoir vu Un été avec Monika, voici donc le deuxième filme de cette longue série : il s’agit de Une passion, film de 1969 et … qui n’a absolument rien à voir avec celui que j’ai vu la veille. Un début de cycle éclectique donc.

Il s’agit de l’histoire d’Andreas Winkelman. C’est un homme qui a rompu avec sa femme et s’est retiré solitaire dans une petite maison qu’il entretient sur une île de la mer Baltique. Il vit isolé, ayant quelque rares contacts avec ses voisins (qui de toute façon ne sont pas des voisins immédiats, l’habitat étant clairsemé) jusqu’à ce qu’il rencontre d’une part Anna Fromme, une jeune veuve qui a perdu son mari, appelé lui aussi Andreas, ainsi que son fils dans un accident de voiture. Il rencontre aussi le couple Vergérus, lui étant architecte et tous les deux également amis d’Anna. Andreas va alors s’éprendre de la troublante Anna et commencer une liaison avec elle qui va s’avérer destructrice.

Ce film est le troisième volet de la non officielle « trilogie de Fårö ». Fårö, c’est l’île où Bergman a élu domicile, une île dans le golfe de Botnie à une centaine de kilomètres au large de Stockoholm où Bergman vivra la dernière partie de sa vie et où il tournera certains de ses plus grands films dont Persona, tourné trois ans plus tôt. Les bergmanologues classent les films L’heure du loup, La honte et donc Une passion, tout trois tournés sur l’île à la fin des années 60, dans la même trilogie. Je ne sais pas encore pourquoi, je n’ai pas vu les deux premiers volets, mais nul doute que je vous ferai part de mes réflexions dans mes posts ultérieurs.

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Le film est un film expérimental par plusieurs aspects. D’abord, par le thème principal qu’il brasse qui est de répondre à la question « A quoi servons nous ? ». Question assez vaste admettons-le dont la réponse est « à rien » (ce qui est assez déprimant même si à mes yeux assez réaliste). Et chacun des personnages principaux d’exprimer une attitude vis à vis de cette vérité angoissante : Andreas affecte l’indifférence, voire l’ignorance, c’est un personnage qui n’a pas de passé, pas d’avenir et qui s’en fiche. Anna est dans le déni. Elle rêve de liberté et espère toujours un avenir radieux, une réponse à ses questions et ses peurs, réponse qui ne vient pas en tout cas pas dans le film, Elis Vergérus en a pris son parti et trouve refuge dans le cynisme : certes il ne sert à rien mais les autres non plus et de surcroît il ne l’ont pas encore compris et accepté donc ce sont des imbéciles qu’il convient de mépriser, tandis que sa femme Eva c’est l’inverse : elle en ressent une profonde angoisse vis à vis de cela qui la pousse à des comportements irrationnels (adultère, pulsion de mort). Ces interprétations vous paraissent un peu tirées par les cheveux ? Eh bien – et c’est le deuxième aspect « expérimental » du film – le film comporte quatre courts apartés où le récit fait une pause et l’acteur qui joue un des rôles est interviewé et explique comment il conçoit son personnage. Etrange mais réussi en même temps, et je dois même dire bienvenu car je ne suis pas sûr que j’aurais saisi toute la profondeur de la réflexion sans cette explication de texte.

Le mécanisme des apartés évoqué ci-dessus passe aussi très bien – sans paraître professoral ou condescendant – car les acteurs, qui s’expriment sans apprêt, face caméra, sont tout simplement géniaux. Je ne vais pas m’apesantir sur eux, ce sont les acteurs les plus bergmaniens qui soient que l’on retrouve dont au moins une dizaine de films du maître (donc une dizaine de posts et d’occasions de les évoquer au cours de ce cycle). Andréas est joué par le génial Max von Sydow (je vous en parlerai dans Le septième sceau) , Anna, c’est la sublime Liv Ullmann, la muse du réalisateur, Eva c’est la toujours délicieuse Bibi Andersson (Les fraises sauvages, Persona) et Elis, c’est Erland Josephson (je vous en parlerai dans Scènes de la vie conjugale, ne vous inquiétez pas). Le ban et l’arrière ban des acteurs fétiches de Bergman sont là, tous soigneusement choisis par le maître pour leur talent, nous sommes en bonne compagnie.

Ce film marque aussi un tournant dans la carrière du réalisateur dans la mesure où c’est le premier à être tourné en couleur. Comme certains autres grands artistes, dont le japonais Ozu, Bergman et son directeur de la photographie qui l’a suivi dans presque tous ses films depuis le début des années 60, Sven Nykvist, a mis beaucoup de temps a adopter la couleur. Il affirme même l’avoir fait « sous la contrainte » car en 1969, on ne pouvait pas vraiment faire autrement. Il n’empêche que, comme Ozu d’ailleurs, il utilise son nouveau joujou à la perfection. Le film ressemble à l’île de Fårö et est filmé dans des tons gris bleus, le rêve est représenté symboliquement par le noir et blanc et chaque intrusion de couleur vive dénote un élément important : le feu de la grange incendiée par le pyromane, l’écharpe rouge de Liv Ullmann laissée sur la neige après la dispute. Du grand art comme tous les artifices cinématographiques que Bergman s’est approprié.

Sa filmographie est elle aussi très soignée. Il y a ces mêmes gros plans expressifs sur les visages des acteurs, surtout von Sydow et Liv Ullmann dans des attitudes très simples (lire un livre, réparer sa maison), il y a une scène de dispute à la fin où Andréas essaie d’asséner un coup de hache à Anna et celle-ci se défend et lui vole dans les plumes avec une caméra au plus près des coups que les deux personnages échangent dans une scène qui restitue très bien la violence de l’instant. Il y a enfin une scène de dîner magistrale autour d’une table carrée avec les quatre protagonistes qui discutent du nouveau bâtiment construit à Milan par Elis l’architecte et qui commentent la misanthropie qui émane de son discours. C’est la scène qui a été tournée en dernier alors que les acteurs étaient bien « chauds ». Bergman les avaient briefés sur les sujets sur lesquels ils devaient discourir, leur avait expliqué que de la nourriture – qu’ils allaient devoir manger – et du vin qu’ils allaient devoir boire – leur seraient servis et que la caméra allait s’attarder successivement sur chacun des quatre personnages au moment de sa réplique. Et puis … moteur, sans aucun texte pré-écrit, place à l’improvisation. Il n’a fallu qu’une seule prise et la scène est magnifiquement fluide et passionnante en même temps : les discours sont captivant et collent aux personnages qu’ils incarnent en même temps que Bergman caresse leurs visages en train de parler avec sa caméra. Une grande scéne qui illustre à la fois le savoir-faire du réalisateur ainsi que le talent des acteurs.

J’ai quelques petites réserves sur le film qui – comme la plupart de mes réserves sur un film de Bergman – concernent quelques fils scénaristiques laissés pendants. La fin est peu claire, j’ai lu dans les critiques que Andreas finit par quitter Anna mais je dois admettre que cela va mieux en le lisant car au vu du film, cela n’apparaît pas comme une évidence. Autre élément, il y a dans le film un mystérieux tueur d’animaux sanguinaire qui tue bétail et même un petit chiot, dont l’identité reste mystérieuse. Il sème un peu la terreur sur l’île et j’aurais bien aimé en savoir plus sur lui mais peine perdue : le film n’est pas et ne sera jamais un thriller et encore moins un whodunit, il faut vraiment que je me fasse une raison, si je veux vraiment du policier suédois, il faut que je regarde Millénium. Inutile de dire que je préfère Fårö !

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Le tournage a connu des hauts et des bas. Au début, l’ambiance était plutôt bonne. Bibi Andersson a été fascinée par la maison de Bergman sur l’île, une maison tout confort – il y a même une piscine – une maison qui donne une impression de chez soi mais qui dès qu’on en sort, se trouve complètement isolée sans une âme qui vive à perte de vue. C’était un peu comme un camp de vacances où tout le monde rigolait tous ensemble, jouait au pingpong, mangeait du fromage et buvait du vin pendant les plages de repos. Cependant, petit à petit, l’esprit étouffant du film a infusé sur l’équipe (dixit Bergman lui-même, cité par la notice du BFI) et l’atmosphère, sans raison particulière, est devenue pesante. Le maître affirme que c’est le film qui fut le plus difficile à tourner depuis Les communiants (1963).

Les américains, qui ne font décidément rien comme les autres, ont légèrement changé le titre du film car la traduction « A passion » existait déjà et le film s’est donc appelé The passion of Anna. On ne rigole pas au pays du copyright. La critique a aimé le film mais pas adoré, il est considéré comme un film dans la moyenne du réalisateur, pas un film transcendant. Mon jugement est plus bienveillant. C’est indéniablement un grand film, la patte de l’artiste, surtout sa direction d’acteurs et sa filmograhie impeccable sont là et bien là. En ce qui me concerne, cela suffit largement à mon bonheur.

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