Persona (1966) d’Ingmar Bergman

Pour commencer l’année 2018 en fanfare, je suis allé voir mon troisième film de Bergman en quatre jours. C’est beaucoup, c’est vraiment beaucoup et cela d’autant plus que le troisième que je viens de voir ce soir n’est rien d’autre que Persona : un des ses films les plus renommés, un des plus exigeants aussi.

L’histoire se passe dans une institution psychiatrique. L’actrice de théâtre Elisabet Vogler y est soignée depuis que, au milieu d’une représentation, elle est devenue muette et n’a pas prononcé un mot depuis. C’est une jeune infirmière de 25 ans, Alma, qui va prendre soin d’elle et, pour accélérer sa guérison espérée, les deux femmes sont envoyées au vert, dans une petite maison sur une île de la Baltique. Là, espérant redonner la parole à l’actrice, Alma va se dévoiler – c’est à dire parler d’elle, de sa vie, de ses secrets – sans rien obtenir en échange de sa patiente qu’un mutisme obstiné. La jeune infirmière va alors perdre pied et c’est Elisabet, la personne qu’elle était censée soigner, qui va asseoir petit à petit son emprise sur elle.

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Disons le tout de suite, Persona est un film expérimental à l’accès pas évident. Le critique Peter Cowie disait au sujet de ce film : « Tout ce que quelqu’un peut dire au sujet de Persona peut être contredit, le contraire devrait aussi être vrai ». Bergman lui-même disait qu’il avait une idée de la signification du film (rappelons que c’est quand même lui le scénariste !) mais qu’il la garderait pour lui car il pensait que le spectateur devait arriver à sa propre conclusion. Il espérait que le film serait plus ressenti que compris. Il s’est de surcroît bien gardé de donner des informations sur la manière dont il voyait les choses pendant le tournage aux techniciens (dont Sven Nykvist le directeur de la photographie et Lars Johan Werle, le compositeur de la bande son) et même aux actrices qui ont dû interpréter les situations, pour certaines absonses, qu’on leur demandait de jouer. Nous voilà prévenus !

Je peux donc vous exprimer sans crainte ce que j’ai compris de Persona (puisque c’est probablement vrai … ainsi que son contraire). Le film montre une forme de descente aux enfers du personnage d’Alma qui se trouve, au contact d’Elisabet (personnage apparemment « neutre » – parce que silencieux – mais en fait subtilement manipulateur) sous une forme d’emprise. Elle peut d’autant moins échapper à cette situation qu’elle ne s’y attendait pas car elle était à l’origine dans une relation du supériorité infirmière – patiente vis à vis d’elle. Et d’Alma d’expérimenter des troubles névrotiques divers dont essentiellement un dédoublement de la personnalité qui fait qu’elle finit par s’identifier à sa malade, Elisabet. Ce n’est pas la seule interprétation, On y a vu également une version filmée de la théorie psychanalytique jungienne par exemple. Une critique comme Susan Sontag y voit une réflexion sur le langage où comment la silence d’Elisabet crée un vide angoissant dans lequel la bavarde Alma va voir sa personalité aspirée. On le voit, cela part un peu dans tous les sens même si il y a une certaine unanimité pour y voir une réflexion sur la folie et certains désordres psychiatriques

Je suis assez peu familier, ni même amateur de récits sur la psychiatrie mais je crois franchement que l’intérêt du film ne réside pas là. L’histoire linéaire est une succession de scènes sans véritable lien entre elles, ainsi nous avons la visite du mari d’Elisabet qui confond Alma avec sa femme et lui fait l’amour, puis une scène où Alma expose la maternité d’Elisabet suivie elle même par une scène de vampirisme … Il s’agit en fait d’un florilège d’images visant plus à illustrer un thème, une impression que de narrer quoi que ce soit. Le récit linéaire n’est vraiment pas le propos du film.

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Le propos est ailleurs. J’ai parlé d’images, d’impressions ! C’est à mon avis le maître mot de l’oeuvre. Le film comporte un certains nombre de scènes courtes assez poétiques, certaines assez gores qui peuvent évoquer la folie des personnages : une scène de crucifixion, une araignée tissant sa toile, des scènes sur un plateau de cinéma, une pellicule tournant sur une caméra. Certaines passages sont filmées dans une belle atmopshère éthérée avec fumée ou encore au travers un rideau transparent pour flouter un peu la scène. Tout cela filmé avec l’immense maîtrise de Bergman et de Nykvist son directeur de la photographie attitré et ajoute au mystère du film en y surajoutant donc des « impressions ».

Mais pour ce qui est vraiment des images, il faut, une fois n’est pas coutume, rendre hommages aux actrices du film. Dans le rôle d’Elisabet, nous avons une jeune actrice qui tourne pour la première fois avec la maître et qui – mais ce dernier ne le sait pas encore – va devenir son actrice fétiche, sa muse pour tous les chefs-d’oeuvre à venir de la maturité. Cette actrice, c’est Liv Ullmann dans un rôle à la fois silencieux mais également prodigieusement expressif. L’actrice n’utilise pas un de ses atouts – sa douce voix qui fera merveille dans les films ultérieurs – et doit faire passer, non pas ses sentiments car elle n’en exprime pas vraiment dans le film, mais sa présence par sa simple attitude et surtout son regard. C’est ce regard qui a fait que Bergman l’a choisie elle pour le rôle. Elle racontera plus tard que « mon visage pouvait dire ce qu’il voulait dire ». Un must pour un film comme Persona où le personnage d’Elisabet devait précisément avoir ce regard froid, indifférent, impassible, mais qui en impose suffisamment pour affaiblir et finalement anéantir sa partenaire à l’écran.

Sa partenaire, dans le rôle d’Alma, c’est Bibi Andersson. C’est elle aussi une grande actrice bergmanienne qui a déjà tourné plusieurs fois avec lui dans ses films les plus prestigieux (Le septième sceau, Les fraises sauvages) mais là elle entre carrément dans une autre dimension. De son propre aveu, alors qu’elle trouve son rôle Les fraises sauvages bébette, elle est très fière de son rôle dans Persona. Et il y a de quoi. Elle crève véritablement l’écran dans plus de la moité des plans du film (son rôle, en volume et sans parler des dialogues, est plus important que celui d’Ullmann) et cela d’autant plus que Bergman, plus que dans n’importe lequel de ses autres films, caresse le visage de l’actrice avec sa caméra de tous les angles, en lui faisant exprimer toute une palette de sentiments : joie, peur, colère rentrée ou exprimée etc… C’est vraiment le rôle de sa vie et elle est absolument parfaite, dans ce rôle de femme belle, volontaire mais en fait fragile et influençable. En fin de compte, ces deux actrices, elle et Ullmann, complémentaires parviennent à donner corps à un film qui n’a pas de scénario clair, c’est véritablement leur prestation qui fera le liant, qui fera prendre la mayonnaise du film pour le porter vers les sommets du septième art où il trône maintenant.

Le film est en noir et blanc, je devrais dire en blanc car les teintes claires saturent souvent l’image. L’histoire se passe en partie dans un hôpital – blanc -, les coupes entre certaines scènes sont marquées par un court flash blanc, les actrices ont des cheveux clairs – blonds – et même le titre du film au générique est repésenté en petites lettres noires sur un fond uniformément, j’ai envie de dire oppressamment blanc. J’imagine – j’en suis réduit aux conjectures avec Persona – que ce choix vise à utiliser les concepts portés par cette couleur : la virginité, l’innocence, le calme qui n’est bien entendu qu’apparent, mais je dois admettre que ce choix chromatique est plutôt appaisant dans un film plutôt dur.

Le film comporte certains plans extrêmement créatifs qui pourraient paraître un peu gimmicks si il n’étaient pas magnifiés par l’image sublime et le visage formidablement expressif des deux actrices. Par exemple, à la fin, nous avons une scène où nous avons Alma, hors champ, qui raconte la terrifiante expérience que fut la maternité d’Elisabet et la caméra s’attarde uniquement sur le visage de Liv Ullmann écoutant son histoire racontée par la bouche de quelqu’un d’autre. La performance d’Ullmann est prodigieuse dans cette scène dans la mesure où elle ne peut proférer ni un mot ni un cri, mais que seul son visage peut exprimer ce que le personnage ressent lorsque ces horreurs sont énoncées. Le plan suivant (et chacun de ces plans dure facilement deux minutes)… est exactement la même scène mais filmée par une autre caméra qui se concentre cette fois sur le visage d’Alma. Vous allez dire que nous connaissons la scène et qu’elle est donc superflue mais l’effet est tout à fait saisissant et le message passé tout autre : Il ne s’agit pas de narrer l’histoire – nous la connaissons – mais de montrer la fureur de celle qui la raconte, de montrer sa volonté de blesser son interlocutrice pour la faire sortir de son mutisme et se libérer elle-même de l’emprise dont elle est victime. A l’origine, Bergman avait envisagé de monter ces plans de manière traditionnelle mais c’est au vu des rushes qu’il a décidé de passer les deux scènes in extenso l’une après l’autre et c’est assez bluffant je dois admettre. C’est d’autant plus bluffant que cette scène est suivie par un autre plan qui a lui aussi contribué à la légende du film où on voit les deux visages d’Ullmann et Andersson fusionner dans une forme de morphing, la partie droite de l’écran représentant la partie gauche du visage d’Ullmann (vu de face) et la partie gauche de l’écran représentant la partie droite du visage d’Andersson. C’est magnifiquement fait, c’est troublant et c’est probablement ce qui m’a convaincu que le film nous parlait finalement de dédoublement de personalité.

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La musique est elle aussi fascinante. Un musique contemporaine, stridente, signée de Lars Johan Werle, qui illustre la confusion et la violence des épreuves auxquelles sont confrontées les personnages – Alma au premier chef – . C’est un élément essentiel du film qui se coule parfaitement dans ce que Bergman veut montrer. Là encore, c’est lui qui est à la manoeuvre pour choisir le compositeur, mais aussi pour le faire travailler à sa manière : il ne lui a donné aucune indication sur le contenu des scènes, simplement de vagues indications avec quelques mots clefs, rien d’autre. Et la résultat est là. Cette musique à la fois atypique et violente fait ressentir la tempête dans les cranes des personnages exactement comme le voulait le réalisateur démiurge.

C’est tout cela Persona. C’est un grand film d’un artiste au sommet de son art qui s’est permis ce que peu d’artistes peuvent se permettre : s’éloigner un peu du réalisme et de la linéarité du récit – ce qui garantit en général la compréhension du public – pour s’aventurer du côté de l’expérimental. Un pari gagné si on se base à la fois sur la littérature que le film a généré et sur le succès critique. Pour ce qui est du public, moi en l’occurence, je dois admettre avoir été un peu dérouté par le film. Je l’ai dit, les images sont magnifiques et la violence de certaines scènes insoutenable mais j’avais en sortant une petite forme de déception inavouée avec l’impression, en fait la non certitude, de ne pas être allé tout à fait où il fallait que le film m’emmenât, en fait et pour faire court : l’impression de ne pas avoir tout compris.

Mais mon avis importe peu. Ce film a sa place dans les divers palmarès des meilleurs films de tous les temps et aussi, c’est notable, dans le panthéon personnel de son réalisateur. Il écrit en effet dans son livre Images : « A un certain moment, j’ai dit que Persona m’a sauvé la vie. Ce n’est pas une exagération. Si je n’avais pas trouvé la force de faire ce film, j’aurais été complètement lessivé. ». Bon ! Si Persona est vraiment le film qui a rendu possible les chefs d’oeuvre ultérieurs de la maturité du réalisateur (Scènes de la vie conjugale, Fanny et Alexandre), alors je dois bien admettre que quels que soient les bémols que j’exprime, c’est un film nécessaire qui mérite bien la place qui est la sienne au firmament du cinéma mondial.

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