Le doulos (1963) de Jean-Pierre Melville

En cette année 2017, Jean-Pierre Melville aurait eu 100 ans. Aurait … si il n’était pas mort en 1973. Cette date a cependant été prétexte pour le BFI, soutenu par l’institut français, pour organiser une rétrospective de ce grand monsieur du cinéma. Ce sera aussi prétexte pour ajouter à ce blog des posts laudateurs sur les films du cycle que je parviendrai à voir. Voici donc le premier, il commente le film Le doulos.

Exceptionnellement, je vais omettre le paragraphe introductif qui raconte le début du film, d’abord parce que ce serait vraiment dommage de déflorer quoique ce soit pour les imprudents qui liraient ce post sans avoir vu le film au préalable, mais aussi car l’intrigue est tellement enchevêtrée qu’en narrer le début n’a absolument aucun intérêt. Contentons nous simplement d’en expliquer le titre : comme l’explique un carton introductif du film, ‘doulos’ est un terme d’argot du Milieu qui signifie chapeau mais qui aussi, par métononymie, désigne celui qui en porte un (chapeau), c’est à dire un indicateur de police, une balance quoi ! C’est précisément autour de ce personnage de l’indicateur que le film va s’articuler.

Le doulos est d’abord et avant tout un livre de Pierre Lesou, publié en 1957 dans la prestigieuse collection Série noire, chez Gallimard, dirigée par Marcel Duhamel. Lesou est un jeune auteur (27 ans à la publication de son livre) de romans policiers qui a un peu tiré le diable par la queue avant de trouver sa voie donc dans le roman noir. Il connaîtra une double consécration, d’une part en étant publié par une maison prestigieuse mais ensuite lorsque son roman tape dans l’oeil du cinéaste Jean-Pierre Melville qui décide illico de l’adapter, et quand je dis l’adapter, il s’agit vraiment de le filmer « le livre à la main », c’est à dire que la version grand écran suit scrupuleusement la version papier, sans rajouter quoique ce soit à l’exception de la toute fin qui a été modifiée (c’est d’ailleurs ce qui m’a le moins plu dans le film). Ce que je veux dire par là, c’est que le mérite du doulos, son intrigue bien ficelée et haletante ne doit rien à Melville mais tout à Lesou et qu’il convient donc de rendre hommage à ce dernier comme il se doit.

doulos

Mais ce Melville, qui décide d’adapter Lesou, n’est pas n ‘importe qui. D’abord, c’est un réalisateur bancable car son précédent film, Léon Morin, prêtre, a été un grand succès. Ensuite, c’est un réalisateur inclassable qui réussi l’exploit d’être admiré par la très narcissique nouvelle vague … sans en fairer partie. En effet, les Godard, Truffaut et compagnie avaient pour principaux sujets d’admiration et par ordre d’importance : 1 – leur nombril, 2 – les grand réalisateurs américains style Hitchcock ou Hawks et 3 – Melville. C’est un peu exagéré mais à peine et en tout cas cela s’explique plutôt bien lorsqu’on voit Le doulos, car Melville joue à faire du Howard Hawks dans ce film et Le doulos est un peu la version française du grand sommeil, le chef d’oeuvre de Hawks de 1946. Voyons un peu : une intrigue aux petits oignons écrite par un maître du roman noir (Lesou / Chandler), une intrigue compliquée voire confuse où on ne comprend pas tout (il y a quelques petits détails dans Le doulos qui ne m’ont pas semblé clairs, pareil dans Le grand sommeil que même Chandler n’est pas parvenu à expliquer) et enfin, le luxe d’avoir une superstar pour le rôle principal : Bogart pour Hawks et Jean-Paul Belmondo pour Melville, pas de doute, Le doulos, c’est la version du grand sommeil tournée dans le XIIIème arrondissement de Paris à défaut de Californie.

Car oui, Silien, le personnage principal du film est joué par un magistral Jean-Paul Belmondo, sous la caméra de celui (Melville) qui lui aura donné ses plus beaux rôles (voir mon post sur Léon Morin, prêtre). Il est beau, élégant, imperturbable, il « assure », c’est un homme libre vivant dans un monde sans pitié, quelqu’un qui tire les ficelles d’une intrigue machiavélique, c’est le ganster distingué que Belmondo joue à la perfection sans en faire trop, sans cabotiner une seconde comme ce sera le cas dans certains de ses films futurs. C’est un plaisir de revoir ce Belmondo des débuts dans un des films qui a contribué à la légende de cet acteur.

Le deuxième rôle par ordre d’importance est assigné à Serge Reggiani, un choix là aussi judicieux. Son personnage de Maurice Faugel est moins « aux commandes » que ne l’est Silien / Belmondo, c’est le petit gangster nerveux, qui vient de sortir de prison et qui brûle de reprendre du service non sans avoir au préalable réglé quelques comptes. Il est aussi impulsif que Belmondo est calme, il est aussi rablé et hargneux que Belmondo est altier et impassible. C’est le parfait contrepoint à Silien, un grand acteur dans un rôle idéal. En gros, un casting sans faute.

Le générique est une sorte de florilège d’artistes en herbe, voyez un peu ! Le premier assistant réalisteur ? Volker « Le tambour » Schloendorff ! L’agent publicitaire (et aussi assistant réalisateur) ? Un certain Bertrand Tavernier ! Et même la script : Elisabeth Rappeneau, soeur de Jean-Paul et dont la carrière de réalisatrice n’atteindra certes pas les mêmes sommets (en gros quelques épisodes de Julie Lescaut et des téléfilms) mais quand même ! Pas mal. Le tout produit par Georges de Beauregard, producteur attitré de la nouvelle vague, secondé par un autre familier de cette même nouvelle vague : Carlo Ponti. Un belle brochette de mini stars pour porter le film sur les fonts baptismaux.

doulos1

Et puis, en chef d’orchestre de tout ce petit monde, nous avons Melville. Melville et sa caméra, ses plans magnifiques. La première apparition de Belmondo par exemple, est assez soignée. Alors que tout le monde l’attend puisque son nom est au générique, son personnage apparaît pour la première fois pendant quelques secondes en contre-jour, c’est à dire qu’on voit une silhouette, on ne discerne pas son visage et on se demande si « c’est lui » avant d’en avoir confirmation quelques secondes plus tard au plan suivant. Le film est truffé de plans élégants, les décors (les intérieurs sont tournés dans les mythiques Studios Jenner appartenant à Melville, rue Jenner dans le XIIIème arrondissement) sont soignés, Melville l’artiste est là et bien là et met tout son talent au service de son film et du script de Desou.

Résultat ? 1 475 391 entrées, un succès public ET un succès critique, les applaudissements de monsieur Dupont ET de François Truffaut. Le doulos est un des rares film qui est à la fois tout public et un chef d’oeuvre, c’est de surcroît le deuxième succès consécutif pour Melville après Léon Morin. Du très grand art, du noir qualité française comme on n’en voit que rarement. Et c’est ainsi que, quelque cinquante quatre ans après, le BFI a entrepris de commencer son cycle commémoratif de la naissance de ce grand cinéaste ! Excellent choix, inutile de dire qu’on attend la suite !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s