L’arbre aux sabots (1978) d’Ermanno Olmi

Ermanno Olmi est un grand réalisateur resté relativement discret et qui en tout cas n’a pas su se forger une notoriété à la hauteur de ses grands prédecesseurs de la décennie précédente (les années 60, je pense à Fellini, Visconti, Antonioni etc…) ni même de ses contemporains des années 1970 comme Ettore Scola ou les frères Taviani. C’est bien dommage. Et voilà que le BFI a repassé son film le plus reconnu internationalement (eh oui, tous les films italiens ne franchissent pas les Alpes) de 1978, L’arbre aux sabots. C’est l’occasion rêvée de vous dire tout le bien que je pense de ce film et d’en découvrir un peu plus sur ce réalisateur méconnu.

L’arbre aux sabots raconte l’histoire d’une communauté paysanne de la campagne bergamasque au début du XXème siècle. Ces paysans cultivent une terre qui appartient à un riche propriétaire qui la possède et auxquels il doivent les deux cinquièmes de la récolte comme loyer. Ils forment un groupe de quatre familles, ils vivent dans une grande ferme avec des appartements occupés par chacune des familles et partagent un certain nombre « d’équipements » comme l’étable, l’écurie etc … Le film montre une année de la vie de ces hommes et de ces femmes, leur dur labeur pour faire vivre – ou survivre – leur famille. Les péripéties du scénario ne sont que des histoires picrocholines : le jeune homme qui veut séduire la jeune fille et le mariage qui s’en suit, le petit grand-père qui met la fiente des poules dans la terre pour que ses tomates poussent avant tout le monde, le paysan qui abat un arbre en secret pour reconstruire le sabot de son fils qui, privilège insigne, va à l’école, la veuve qui travaille dur pour élever ses six enfants à qui le couvent local propose d’en « adopter » un etc …

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Vous vous en doutiez, l’intérêt du film ne réside pas dans le suspens haletant du scénario, mais dans la manière absolument naturaliste dont est montrée la vie quotidienne de cette communauté. L’aspect documentaire de ce film est absolument captivant et on apprend énormément de choses sur la vie paysanne : le labour des champs, la récolte du maïs, son égrenage, son conditionnement, le simple fait que l’alimentation soit à base de maïs et non de blé (eh oui, nous sommes au pays de la polenta !) avec le pain jaune, le pain blanc étant un luxe, la meunerie, l’abattage du cochon, la fête au village d’à côté, les rites de séduction, la cérémonie du mariage et le voyage de noces, la proto-industrie à la filature de textile, la lavandière, les cultures maraîchères, le rôle et l’influence du curé, l’idiot du village qui vient chercher sa pitance … il y a tout cela dans L’arbre aux sabots, le tout restitué avec une précision entomologique. Ce film est un livre d’histoire porté à l’écran.

Ce film est l’oeuvre de la vie de son réalisateur, Ermanno Olmi. Il l’a porté en lui depuis 20 ans qu’il fait du cinéma, il est basé sur son enfance bergamasque et les histoires que lui racontait sa grand-mère. Pour donner vie à son project, Olmi a recyclé un genre qui a fait la grandeur du cinéma italien des années 50 mais qui était en 1978 un peu tombé en desuétude : le néo-réalisme. Il emprunte beaucoup aux codes du genre: l’emploi d’acteurs inconnus, des paysans du coin qui jouent leur propre rôle, une certaine unité de temps (le temps s’écoule linéairement dans ce film) et de lieux (on ne s’éloigne guère de la ferme dans le film et le voyage de noce à Milan paraît plus exotique que la Polynésie) ou la lumière naturelle employée, soit la lumière du jour, soit celle des bougies, qui donne au film un ton général terne mais là encore, il s’agit d’un choix assumé qui renforce le réalisme : terne, comme la vie de ces paysans après tout dans laquelle le spectateur est immergé pour n’en ressortir qu’a bout de deux heures cinquante (deux heures cinquantes pour un film avec peu d’action … où on ne s’ennuie pas une seconde, rien que ça !).

Mais la dernière contrainte néo-réaliste que je voulais mentionner, qui est pour moi la plus spectaculaire et qui prouve l’absence totale de compromissions d’Olmi vis à vis des facilités que le cinéma peut offrir: quatre-vingt-quinze pour cent du film est en langue bergamasque, un dialecte absolument incompréhensible y compris pour les italiens, ce qui veut dire qu’Olmi a réalisé un film italien … qui devra être sous-titré dans son propre pays pour en assurer la compréhension (j’imagine qu’il était hors de question de doubler les acteurs). L’usage, parcimonieux, de l’italien répond à des codes très précis pour matérialiser une certaine forme d’érudition : on parle italien pendant les scènes à Milan, le couple bourgeois sur la péniche qui descend vers Milan ainsi que le bateleur communiste qui veut convertir les foules à la fête du village parlent italien et c’est tout. Le reste du film est incompréhensible pour moi (qui parle couramment italien) et cela renforce une impression de réalisme déjà bien ancrée. Je ne sais pas si un tel cahier des charges serait encore acceptable dans le cinéma commercial d’aujourd’hui, ce qui fait de L’arbre aux sabots un film d’autant plus précieux.

Mais là où le film atteint vraiment la transcendance, c’est que précisément il n’est pas QUE un cliché d’époque remarquablement bien restitué. Sous la caméra d’Olmi, tous ces nombreux personnages prennent vie, deviennent très vite familiers au spectateur avant que la magie opère – en tout cas pour moi – pour créer une forme étrange d’identification vis à vis de ces personnages : il ne s’agit pas d’empathie car l’empathie implique la pitié, la condescendance, d’où une relation d’infériorité, là c’est l’inverse, il s’agit d’admiration pour ces réprouvés, il s’agit finalement de respect. Je me suis dit plusieurs fois dans le film que ces personnages, tout pauvres et misérables qu’ils soient, portaient très haut des idéaux moraux que peu de gens – surtout parmi les puissants – pouvaient porter. Socrate buvant sa ciguë, Cincinnatus retournant à sa charrue avaient au moins autant de prestance, de dignité que le paysan Batisti à la fin de L’arbre aux sabots. Ce film est un peu l’illustration italienne du concept de décence ordinaire (common decency) théorisée par l’immense George Orwell en s’inspirant des classes populaires anglaises. Tout est dit ! Associer Orwell avec Olmi et son film en dit plus long qu’un grand discours sur l’impact de ce film magnifique sur le spectateur que je suis, c’est une oeuvre qui incite à la modestie ce qui n’est pas le lot de beaucoup de films.

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J’ajouterai pour compléter la fiche technique (pour mon propre aide-mémoire) que l’action se dérouile dans les petits villages de Palosco et Martinengo à une vingtaine de kilomètres de Bergame, quand à la musique du film (assez rare, entendue uniquement dans quelques scènes choisies), elle est signée d’un certain Jean-Sébastien Bach. Rien que ça, n’en jetez plus!

L’arbre aux sabots est la preuve qu’il n’est pas besoin de roulements de tambours, d’avoir Marion Cotillard au casting ainsi qu’une dramaturgie digne de Douze hommes en colère pour faire un film bouleversant sur la grandeur et la misère des petites gens. Et comme il y a quand même une certaine justice en ce bas monde, le film et son réalisateur ont obtenu la reconnaissance officielle du festival de Cannes où le jury, présidé par le réalisateur américain Alan J Pakula, lui décerne la palme d’or de l’édition 1978. Un choix qui honore ce vénérable festival et qui immortalise d’une certaine manière un film qui a toute sa place au panthéon du cinéma mondial.

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