La victime (1961) de Basil Dearden

Ce post va s’apparenter à une leçon d’histoire. 2017 marque en effet le cinquantième anniversaire, en Angleterre et au Pays de Galles, du Sexual Offence Act de 1967 donc, c’est à dire la loi qui va décriminaliser l’homosexualité. Avant, et cela aujourd’hui paraît d’un autre âge, l’homosexualité était un délit passible de prison. Et puisqu’on parle de mentalités d’un autre âge, signalons que la décriminalisation n’a été adoptée en Ecosse qu’en 1980 et en Irlande du Nord qu’en 1982.

Plus encore que la prison, dévoiler, ou avoir son homosexualité dévoilée pouvait ruiner des réputations, des ménages ainsi que des carrières. Pour célébrer cet anniversaire, le BFI a décidé de programmer un cycle avec des films anglais qui traitent de l’homosexualité justement, avant et après le vote de la loi. Avec une belle ironie, ce cycle est intitulé ‘gross indecency’, indécence grossière, ce que bien entendu ces films ne sont plus mais ce qu’ils étaient à l’époque. C’est dans le cadre de cette rétrospective que j’ai vu ce film, inconnu en France mais qui a marqué les esprits en Angleterre : La victime (Victim en anglais).

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La présentation du BFI n’y va pas avec le dos de la cuillère en présentant Victim comme un film qui a eu un impact ‘non seulement sur ceux qui l’ont vu mais aussi sur la société tout entière’. Il s’agit d’un polard en noir et blanc où Jack Barrett, un jeune homme androgyne qui essaie au début d’échapper à la police par tous les moyens, tente sans succès de se faire aider par une foule d’amis qui lui refusent tous leur soutien et finit par être capturé en possession d’un « scrapbook » qu’il tentait de détruire comportant des coupures de journaux sur Melville Farr, un avocat (un barrister en fait, c’est à dire un avocat qui plaide) mais qui vient d’être choisi pour être QC, c’est à dire Queen’s Councel, poste extrêmement prestigieux consistant en gros à être l’un des conseillers légaux de la reine. Barrett est accusé d’avoir volé de l’argent dans la caisse de son entreprise ce qu’il admet volontiers. La police étant convaincue qu’il leur cache quelque chose convoque Farr pour le questionner et, peu après l’arrivée de Farr au commissariat, Barrett se pend dans sa cellule. On découvre petit à petit que l’affaire a été initiée par un maître chanteur, prenant des photos compromettantes d’hommes publics homosexuels et les faisant chanter pour préserver leur réputation. Barrett et Farr ont été surpris et le maître chanteur a décidé de faire chanter le pauvre Barrett, beaucoup moins fortuné mais plus fragile et prêt à tout, y compris au vol, pour préserver non pas sa réputation mais celle de son amant. Affligé par la mort de Barrett, l’avocat Farr décide de mener l’enquête.

A l’origine de ce film, nous avons un duo Basil Dearden et Michael Relph. Dearden est un réalisateur établi mais qui, depuis qu’il s’est associé avec Relph, s’engage dans des projets sulfureux pour l’époque (aujourd’hui, on dirait plutôt nécessaires tellement les causes défendues semblent évidentes !). Deux ans avant Victim, tous deux avaient tourné Sapphire, film qui parlait des préjugés raciaux en Angleterre. En 1961, c’est de l’homosexualité qu’il s’agit de traiter et à ce titre, Victim est vraiment un film pionnier. C’est, si j’en crois la notice du BFI, la première fois que le mot ‘homosexual’ est prononcé sur un écran de cinéma.

Au casting, dans le rôle principal de Farr, nous avons un acteur trop rare que je trouve personellement formidable, un acteur britannique véritable idole des années 50 qui a mis énormément dans la balance pour jouer un homosexuel dans ce film, cet acteur, c’est Dirk Bogarde. Il est parfait dans ce rôle de bel homme distingué, amoureux d’un petit minet mais qui conserve un port altier caractéristique de la bonne société anglaise dont son personnage fait partie. Bogarde ne fera pas de carrière à Hollywood, je ne sais pas si Victim y est pour quelque chose mais cela importe peu. Il s’ingéniera à immortaliser son nom dans Les damnés et Mort à Venise de Visconti. Après tout, un passage par Hollywood n’est peut-être pas toujours nécessaire pour marquer le cinéma de son empreinte !

Victim est un beau film, tourné dans un noir et blanc assez léché avec une très belle lumière. Ce n’est pas un film américain à grands effets, qui met en scène des héros à imper et chapeaux mous qui frayent avec des femmes fatales sublimes, mais un film qui montre des gens de tous les jours avec lesquels le spectateur n’a aucun mal à avoir de l’empathie. Les scènes « d’amour » (je devrais dire de couple) entre Farr et sa femme à la ville sont belles et touchantes : elle l’aime sans aucun doute et lui la respecte profondément mais ne peut lui rendre son amour, sa préférence sexuelle allant à d’autres. Il y a un naturalisme de ce polard (un genre qui pourtant n’est pas toujours synonyme de réalisme) assez touchant et en fin de compte de bon aloi : beaucoup plus que ses homologues américains, Victim est le témoin, le reflet d’une époque, le Londres des années 60, aujourd’hui révolue.

Les extérieurs sont tournés en décors naturels, on y trouve un Londres depuis longtemps disparu, celui des voitures des années 60, celui de la Battersea Power Station avec ses cheminées encore fumantes (elle est maitenant en train d’être transformée en un abominable complexe immobilier) et même une image du Hammersmith bridge (c’est juste à côté de chez moi) vu de Chiswick avec en arrière plan (rive gauche en regardant vers Putney), ces cheminées d’usine qui ont depuis longtemps disparu. C’est un petit interlude un peu personnel, mais c’est assez émouvant de voir les lieux on je vis comme ils étaient il y a cinquante ans : un autre aspect ‘témoignage’ de ce film délicieux.

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Le film bénéficie de surcroît d’une belle cinématographie. Comme il se doit dans un polard, l’intrigue est distillée petit à petit et tient le spectateur en haleine jusqu’à la fin. Quelques effets hitchockiens (l’horreur d’une scène non montrée directement mais suggérée sur le visage d’un des personnages et plus généralement la manière dont le suspens est montré à l’écran) sont présents, le film est fluide, prenant, un bel ouvrage d’un réalisateur relativement inconnu en dehors de son pays d’origine.

Eh oui, Victim est en fin de compte un film du cinéma anglais, qui gagne sans aucun doute à être connu … mais dont personne n’a jamais entendu parler de l’autre côté de la Manche. Si cela avait été un film américain avec des acteurs américains, nul doute que cela serait devenu un classique. Cela prouve ce que j’avais déjà remarqué c’est à dire la surexposition, en France du cinéma américain par rapport au cinéma d’autres pays à qualité de film égale : qui connaît Frenzy, excellent film anglais d’Hitchcock alors que tout le monde connaît La mort aux trousses ? Qui connaît de jolis films décris sur ce blog comme Brève rencontre alors que tant de bluettes américaines de moindre qualité sont sur le devant de la scène? Pareil pour les acteurs : qui peut affirmer sans honte que des acteurs anglais comme Dirk Bogarde ou Terence Stamp sont de moins grand acteurs que des titans comme Cary Grant ou Humphrey Bogart? Je ne m’y hasarderais même pas ! Puisse ce post au moins contribuer à réparer cette injustice et rendre hommage à un film important, courageux, visionnaire qui nous fait toucher du doigt un moment de l’histoire des moeurs – la répression de l’homosexualité – qu’on ne pouvait (voulait ?) même pas concevoir en 2017.

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