Léon Morin, prêtre (1961) de Jean-Pierre Melville

Au début des années 60, Jean-Pierre Melville est au creux de la vague cinématographique avec des films, disons remarqués, mais jamais triomphants, et en tous les cas fauchés. Il a aussi tenté de produire des films sans vraiment de succès. A cette période, l’onction – comprendre la ‘non-détestation’- des cinéastes de la nouvelle vague ne suffisait pas pour tourner un long métrage. Ne suffisait pas, sauf peut-être pour George de Beauregard et Carlo Ponti, deux des producteurs qui soutiendront sans barguigner bon nombre de films estampillés ‘nouvelle vague’, et auquel le cinéma français doit beaucoup. Ces deux là ont poussé Melville à tourner à nouveau et celui-ci a suggéré d’adapter à l’écran Léon Morin, prêtre. Il ne le savait pas encore, mais ce choix allait marquer un tournant dans sa carrière.

Barny est une jeune et jolie veuve, dont le mari est mort au début de le seconde guerre mondiale, qui vit dans un petit village de la France occupée (par les italiens, je pense que le village doit être dans les Alpes) avec sa fille. Elle travaille à corriger des copies de français pour une entreprise de cours par correspondance, anciennement basée à Paris mais qui a dû déménager après la défaite. Barny est une femme libre, anti-conformiste et foncièrement athée qui ressent même une attraction saphique pour sa supérieure hiérarchique. Un beau jour, elle décide, bravache, de faire une sorte de plaisanterie et d’entrer dans un confessionnal et de dire au prêtre tout le mal et la fausseté qu’elle estime que la religion véhicule. Ce prêtre qu’elle va choisir au hasard, c’est Léon Morin. Il est beau, posé et surtout il répond point par point aux arguments de Barny jusqu’à lui faire douter de sa non-foi d’athée et à lui faire ressentir des pulsions que la morale chrétienne réprouve.

Léon Morin, prêtre est à l’origine un livre formidable de l’écrivain suisse – naturalisée française par la suite – Béatrix Beck. Le livre a eu un grand succès, publié chez Gallimard, il a été prix Goncourt en 1952 assurant ainsi la sécurité matérielle à son auteur, ex-secrétaire d’André Gide.

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Je ne peux pas vraiment parler du livre – je ne l’ai pas lu – mais on peut relever que les thèmes qu’ils soulèvent sont, en 1952 – publication du livre – et surtout en 1961 – sortie du film – polémiques. Parler de la foi, dans ces années là a toujours déchaîné les passions, mais pas toujours dans le sens qu’on croit. C’est ainsi que Léon Morin, prêtre, le film, réalisé par un réalisateur « cool », branché, estampillé Nouvelle Vague comme Melville, a reçu des critiques élogieuses de La croix et du Figaro (‘un beau film, honnête et touchant, comme le roman qu’il reproduit si fidèlement’), y compris du très conservateur François Mauriac, dans le Figaro littéraire. La presse de gauche comme L’humanité ou Combat (‘cela me rappelle Bresson, en plus vulgaire et plus insistant’ – ce critique aurait mieux fait de se taire à mon avis -) a quant à elle descendu le film. Pour trouver un peu d’équanimité, il faut se référer à des journaux plus neutres comme Le canard, dont le critique cinéma écrivait à l’époque ‘cela ne me fera pas aller à la messe, mais j’aime bien le film’, opinion que je fais mienne, sauf que je n’aime pas « bien » le film, j’adore le film !

Le film peut s’apprécier de nombreuses façons. D’abord, il narre, je devrais dire il nous rappelle, la période très troublée de l’occupation. Certes elle est italienne au début – donc pas très sérieuse – mais bientôt, les italiens sont supplantés par les allemands et on retrouve les mêmes histoires sordides, les mêmes petites et grosses compromissions relatées dans des films qui parlent de cette période comme Le corbeau (où l’occupation est évoquée en creux), Uranus (où elle est évoquée a posteriori). La résistance, les juifs, les collabos, les personnes en fuite qu’il faut cacher à l’occupant, les maquisards, le rationnement, le marché noir, les femmes tondues à la libération voire les assassinats sommaires de collabos ou présumés tels, le film décrit cette période noire dont le souvenir s’estompe petit à petit de la mémoire collective, un rappel à mon avis plutôt salutaire.

La grande beauté de ce film, son caractère envoûtant réside dans son côté littéraire et en même temps dialectique. Une grande partie des dialogues consiste a discuter de doit-on avoir la foi ou pas, que répondre aux arguments des athées qui ont beau jeu de mettre les cathos devant les contradictions de leurs évangiles. Morin est très adroit dans son argumentaire, il professe une foi kantienne, basée sur la morale et pas vraiment sur la croyance, l’opposé de la foi du charbonnier. Et ces échanges avec Barny sont délectables et font le sel du film. Léon Morin, prêtre est un film qui parle de la foi, qui en parle même magistralement, mais pas comme Dreyer, pas comme Xavier Beauvois (dans le sublime Des hommes et des dieux) qui usent du medium cinéma pour suggérer le sentiment de la foi dans l’inconscient du spectateur, simplement en faisant énoncer les arguments pour ou contre par les personnages du film. Dialectiquement parlant, c’est profond comme du Rohmer sauf que, à la différence de Rohmer, le thème discuté est ardu, la cinématographie est magnifique et le casting sublime.

Nous avons en effet, dans le rôle titre, Jean-Paul Belmondo dans ce qui est à mon avis, le meilleur rôle de toute sa carrière. C’est le premier – et probablement l’un des derniers – rôle littéraire joué par Belmondo, aux antipodes de ses rôles traditionnels, soit de policier / voyou soit comiques. Belmondo n’est pas le traditionnel matamore qu’il jouera toute sa vie, il joue un prêtre posé, réfléchi, un personnage qui attend que les autres aient commencé à parler avant d’entamer la conversation. Et le contraste entre le Belmondo prêtre non conventionnel et sa réputation à l’écran de star des films de voyous crée un contraste dans l’esprit du spectateur, une attente insatisfaite qui se change en curiosité, puis finalement en charge émotionnelle qui donne au personnage un sex-appeal qui sert considérablement le rôle. En d’autres termes, un rôle sur mesure pour Belmondo qui lui permet précisément de montrer l’étendue de son grand talent, occulté par les films aimables mais pas transcendants qu’il tournera dans la suite de sa carrière.

Dans le rôle principal – car oui, le rôle principal de Léon Morin, prêtre n’est pas celui de … Léon Morin, prêtre -, nous avons Emmanuelle Riva. Emmanuelle Riva est une grande actrice dont la carrière a explosé lorsqu’elle a été choisie par Alain Resnais pour son premier long métrage, et succès mondial, Hiroshima mon amour. Avec Jeanne Moreau, elle représente ces très belles actrices adoptées par la nouvelle vague et dont la beauté n’est pas que physique ou sensuelle mais aussi intellectuelle, le pendant de ce qu’est Brigitte Bardot, de ses formes girondes et sa bouche pulpeuse pour le cinéma populaire. C’est exactement ce que le rôle de Barny dans Léon Morin, prêtre illustre. Riva joue avec le même bonheur un florilège de rôles tous plus différents les uns que les autres. Elle est tour à tour, veuve, mère célibataire, aguicheuse, séductrice, lesbienne et hétéro, croyante et athée, elle joue tout ces rôles à la fois, elle opère la synthèse de ces caractères contradictoires dans son personnage de Barny avec une grande vérité. Un grand rôle pour cette actrice trop rare, qui tournera très peu dans le reste de sa carrière mais à chaque fois pour des rôles triés sur le volet.

Une autre facette du talent d’Emanuelle Riva est utilisé à l’envi par Melville dans le film : sa voix. Riva a une voix assez grave, posée, parfois naïve, souvent envoûtante dont Melville fait un usage extensif dans la voix off du film. La voix off, qui dispense des commentaires, est omniprésente et a la bonne idée de lire tout simplement des extraits du livre. Et la prose de Béatrix Beck n’est rien moins que magnifique. Il s’agit d’une prose poétique du même tonneau, de la même qualité que celle d’Henri-Pierre Roché utilisée de la même façon par Truffaut dans Jules et Jim, un an plus tard – c’est à dire en lisant à l’écran des passages de l’oeuvre -. Les phrases sont douces, bien balancées, les mots tout comme les expressions sont choisies (‘l’armée de fer avait déménagé à la cloche de bois’ lorsque l’armée allemande a quitté le village en vitesse, au matin, devant l’avance américaine par exemple, ma citation préférée), tout cela prononcé par la voix d’Emmanuelle Riva qui est aussi celle du narrateur, du personnage principal. Un choix à la fois cohérent et délicieux, qui « littérarise » le film encore plus que la dialectique des dialogues seuls ne l’auraient fait. Un vrai délice.

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La cinématographie du film est à l’avenant : magnifique. Les images sont signées Henri Decaë, le directeur de la photographie attitré de Melville et l’un des grands techniciens de la nouvelle vague qui servira régulièrement Louis Malle et Claude Chabrol – au début en tout cas – . Les studios que Melville possède rue Jenner dans le XIIIème sont utilisés pour les scènes d’intérieur, Léon Morin, prêtre est une oeuvre majeure d’un artiste au sommet de son art, un artiste qui, après avoir ramé à contre courant dans l’univers corseté du cinéma français dans les années 50, a atteint la plénitude de son talent et a vu son heure finalement arriver, dans la déferlante nouvelle vague qui a frappé la France des années 60.

Car en effet, pour Melville, l’heure de la reconnaissance est venu. Avec Léon Morin, prêtre, il entre enfin dans la cour des grands. Le film sera plébiscité pas seulement par une bande de critiques chevelus des Cahiers du cinéma mais aussi par le public – ce qui est une gageure – . 1,7 millions d’entrées, c’est à dire à peu prés autant que les meilleurs Godard, le premier grand succés au box office de ce réalisateur atypique,qui ne connaîtra la gloire qu’après ses cadets comme Godard, Truffaut ou Malle alors qu’il a été une des sources de leur inspiration. C’est l’unique incursion de Melville dans un domaine qu’on pourrait appeler le « cinéma d’idées » mais à voir le résultat, on se prend à regretter qu’il ne s’y soit pas aventuré plus souvent.

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