Le rayon vert (1986) d’Eric Rohmer

Ce blog est truffé de critiques sur les films d’Eric Rohmer car, il y a de cela environ deux ans, le BFI avait organisé une rétrospective de la filmographie de ce cinéaste. Je les avais presque tous vus à quelques exceptions près dont Le rayon vert, le cinquième opus de la série des Comédies et proverbes, entre Les nuits de la pleine lune et L’ami de mon amie. Cette lacune a été réparée ce soir : le BFI ayant eu la bonne idée de passer justement ce film là que j’avais raté.

Delphine est une jeune parisienne qui, comme toutes les parisiennes au mois de juillet où commence le film, s’apprête à partir en vacances. Malheureusement pour elle, à la toute dernière minute, la copine avec laquelle elle devait partir se désiste et la laisse en plan. Delphine ne souhaite pas partir toute seule et refuse à peu près toutes les suggestions de ses amies pour trouver une solution de remplacement. En fait, la pauvre Delphine est très seule depuis qu’elle n’est plus avec son ex, Jean-Pierre, auquel elle s’accroche encore vaguement sans y croire vraiment. Elle va néanmoins « expérimenter » quelques séjours par-ci par-là, chez ou avec des amis mais sans pouvoir vraiment s’y plaire : Delphine est une jeune femme mélancolique, malheureuse et qui semble se complaire dans son malheur, en tout cas ne fait rien pour l’apaiser. De surcroît, elle a des problèmes comportementaux dans la mesure où elle a énormément de mal à socialiser avec des inconnus, surtout quand ils sont du sexe opposé, ce qui la rend encore plus malheureuse !

A la lecture du synopsis, il ne fait pas de doute que nous sommes dans du Rohmer. Le film se concentre sur son personnage central, Delphine, qui a, de toute évidence des problèmes de sociabilité, qui ne fait en fait pas grand chose pour y remédier, et qui s’en plaint, c’est à dire qu’elle ne garde pas sa tristesse pour elle mais elle s’épanche, la transmettant ainsi en partie aux ami(e)s qui l’entourent. Elle refuse tous les plans pour lui faire côtoyer les autres, elle ignore les bonnes idées qui lui sont suggérées, bref elle ne fait rien pour se sortir de sa situation ce qui en fait l’une des héroïnes de Rohmer pour laquelle j’ai eu le moins d’empathie. Elle souffre certes, mais ne l’a-t-elle pas finalement cherché? Avant que le ciel ne l’aide, ne faut-il pas qu’elle commence à s’aider elle-même ?

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Le rôle de cette jeune femme timide et complexée est joué par une actrice rohmérienne par excellence : Marie Rivière. Cette même Marie Rivière qui jouera un rôle aux antipodes de celui-ci, d’entremetteuse dans une relation amoureuse, dix ans plus tard dans Conte d’automne. Marie Rivière est une régulière des films du cinéaste, elle avait déjà le rôle principal dans La femme de l’aviateur, elle se voit sollicitée de nouveau pour Le rayon vert. Elle joue ce rôle de petite fille diaphane, indécise et timide, elle a une voix fluette, elle n’a pas souvent le dessus dans les conversations et en fin de compte on (enfin je devrais dire « je » en tant que cinéphile ayant vu les autres films de Rohmer) la connaît, elle nous est familière. Le rayon vert, comme les autres comédies et proverbes, c’est une affaire de famille, on sait que les acteurs et actrices ne jouent pas la tragédie comme Sarah Bernhardt, on sait que le film sera filmé sur une pellicule au grain assez dégueu, on sait enfin que le sel du film réside à la fois dans les situations et surtout dans les dialogues qui vont nous parler pendant une heure trente de la solitude et la difficulté de trouver l’amour pour certaines personnes, ici une asociale comme Delphine.

Nouveauté chez Rohmer, le scénario n’est pas écrit. Rohmer a filmé au fil de l’eau laissant les acteurs improviser au fur et à mesure sur une trame qu’il leur a proposé assez ténue. C’est pourquoi l’actrice principale, Marie Rivière, est créditée au scénario. C’est pourquoi le déroulement des événements est assez décousu, ce n’est pas un film littéraire comme Perceval le Gallois, ni un scénario bien huilé comme L’ami de mon amie, ni non plus un film développant une thématique amoureuse assez poussée comme le sera plus tard Conte d’été. Le rayon vert est un film léger, léger comme la période des vacances pendant laquelle il se passe ce qui en fait un Rohmer je dirais sympathique, mais pas non plus transcendant.

Le titre est un phénoméne optique où le dernier rayon du soleil couchant apparaît, lorsque le ciel est très pur, de couleur verte à ceux qui le regardent. L’effet est causé par la diffraction de la lumière due à la courbure des rayons du soleil au moment où le disque disparaît à l’horizon. Pour ceux que cela intéresse, je les renvoie à Wikipédia ou … au film car Rohmer prend soin de faire expliquer par un de ses personnages le phénomène en détail. Cette précision est apportée pendant une discussion surréaliste où trois ou quatre personnes se mettent à discuter du livre Le rayon vert, de Jules Verne, sur lequel ils ne tarissant pas d’éloges alors qu’il s’agit selon moi d’un Jules Verne mineur, voire médiocre. C’est aussi prétexte à rappeler la croyance populaire qui veut que quiconque voie le rayon vert peut lire dans ses propres sentiments et aussi dans ceux des autres, croyance qui va permettre l’épilogue du film, non clairement énoncé mais que tout le monde comprend à la lumière … du rayon vert et de ce qu’on en a dit auparavant. Précisons également que le film est trop fauché pour que le rayon vert (filmé à la fin), un phénomène très rare, ne soit réalisé avec trucage. Rohmer a désespérément essayé de filmer un rayon vert pendant le tournage sans y parvenir et ce n’est que sept mois plus tard, aux Canaries, que Philippe Demard, credité au générique comme responsable « coucher de soleil » – véridique – parvient à le filmer et donc à offrir sa conclusion au film après avoir retravaillé (en fait ralenti) l’image.

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En parlant de scène surréaliste, je ne résiste pas à l’idée de mentionner une scène incroyable et qui illustre mieux que toute autre les difficultés de sociabilité de Delphine, lorsqu’elle énonce à un groupe de copains sidéré avec lesquels elle est en vacances, qu’elle ne mange pas de viande. Nous sommes en 1986, rappelons le, et la scène est savoureuse au vu de ce qui se passe maintenant où le végétarianisme est beaucoup plus répandu, je dirais même à la mode. Attablée à un barbecue avec des amis qui viennent de déposer sur la table des côtes de porc « bleues ou saignantes », Delphine explique que la viande la dégoûte et l’assistance médusée de lui demander de s’expliquer « mais tu manges des oeufs », « mais tu manges du poisson » et elle de répondre qu’elle se sent plus proche d’une vache que d’une salade et autres saillies de ce genre. Un épisode anecdotique mais réellement amusant qui de surcroît porte à l’écran un de mes thèmes de prédilection : comment, en France où le repas et le partage de la nourriture entre amis a conservé un aspect social quasi religieux, des restrictions alimentaires auto-imposées peuvent handicaper gravement la faculté de sociabilité des êtres humains. En gros, Delphine est végétarienne, elle ne peut véritablement rien bouffer, pas étonant qu’elle ait du mal à rencontrer des gens, et de toute façon elle l’a bien cherché. C’est un peu lapidaire, mais ce n’est pas loin d’être ce que je pense.

Le film a innové par sa méthode de diffusion. Cela ne surprend personne à l’heure de Netflix mais en 1986, le film avait été diffusé d’abord sur Canal Plus trois jours avant sa sortie en salles. Une petite révolution à l’époque. Le film a également obtenu une récompense prestigieuse : le lion d’or au festival de Venise, l’un des plus grands honneurs décernés au cinéaste, et cela pour un film attachant, aimable même mais dont l’amateurisme et la volonté assumée d’improvisation n’en font pas, à mon avis, l’un des plus remarquables de la carrière du cinéaste.

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