La mort aux trousses (1959) d’Alfred Hitchcock

A l’approche d’Halloween, le British Film Institute a lancé un cycle intitulé « A qui pouvez-vous faire confiance ? » (Who can you trust ?). Il s’agit en fait d’un prétexte pour projeter de glorieux films du passé, soit qui font peur (L’exorciste, Le silence des agneaux) soit simplement des films a suspens (Les troisième homme, Les hommes du président). Qui dit suspens dit bien entendu Alfred Hitchcock et donc, partie intégrante de ce cycle, je viens de revoir une légende du cinéma : La mort aux trousses.

Il s’agit du publicitaire Roger Thornhill, un homme qui a du succès dans ses affaires, sûr de lui, marié puis divorcé deux fois (donc qui n’a pas de succès dans ses amours mais ce n’est pas grave) et très occupé, qui se fait kidnapper par de mystérieux inconnus qui l’emmènent dans une riche maison aux alentours de New York et s’obstinent à l’appeler George Kaplan. Ils veulent lui (lui, c’est à dire le mystérieux Kaplan) faire approuver un projet dont il ne sait même pas ce que c’est. Il finit par leur échapper, essaie de retrouver leur trace, durant sa traque, un diplomate est assassiné et on le prend pour le meurtrier ce qu’il fait qu’il va se retrouver poursuivi à la fois par la police et par ses kidnappeurs qui veulent le tuer.

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L’histoire est une histoire d’espionnage à rebondissements, pas vraiment racontable dans un post, mais est absolument palpitante à l’écran. Elle fleure bon la guerre froide et est née de l’imagination d’un critique théâtre du New York Times, Otis Guernesey, qui a eu l’idée d’un homme ordinaire confondu avec un espion – et Guernesey a de surcroît refusé les 1 000 dollars qu’on lui a offert pour son idée -. Là-dessus, Hitchcok a mis son grain de sel et ajouté un meurtre dans l’immeuble des nations unies et une poursuite sur les statues du mont Rushmore. Il s’agit ensuite d’incarner le héros, pourquoi pas prendre un publicitaire, l’appeler Roger O Thornhill (on ne saura jamais ce que veut dire le O – le personnage refuse de le dévoiler dans le film – mais il se peut qu’il s’agisse d’une pique contre David O Selznick, producteur légendaire avec lequel les rapports avec Hitchcock furent pour le moins houleux). Et puisqu’on en est aux prémices du scénario, notons que l’héroïne était au départ Eve Kendall, décoratrice d’intérieur mais a changé d’orientation pour devenir Eve Kendall, designer industrielle car on pensait que cela n’aurait pas plu à une vraie Eve Kendall de New York exerçant justement la profession de décoratrice d’intérieur. Voilà, on donne ces éléments à Ernest Lehman, un jeune scénariste en vue à Hollywood (Sabrina, Le roi et moi) et nous voilà donc en possession d’une belle histoire, plutôt haletante avec un bon potentiel qu’il s’agit de faire fructifier.

Pour incarner des personnages, pouquoi ne pas prendre Cary Grant dans le rôle de Thornhill? Pourquoi pas en effet! Hitchcock, du fait de sa notoriété peut « s’offrir » la star qui a déjà tourné avec lui dans Soupçons et La main au collet, prolongeant ainsi une longue et fructueuse collaboration avec le maître du suspens. De la même façon qu’il y a des gens qui sont plutôt thé ou plutôt café, chez les fans d’Hitchcock, c’est pareil, il y a ceux qui sont Jimmy Steward et ceux qui sont Cary Grant. Moi je suis un Cary Grant im-pé-ni-tent. Et cela tombe à pic car c’est bien lui qui crève l’écran dans le rôle de Thornhill / Kaplan. Je considère Grant comme mon acteur préféré du Hollywood de la grande époque, rien que ça. Et cela parce qu’il parvient à jouer parfaitement à la fois des rôles comiques et des rôles dramatiques, ce qu’à la réflexion très peu d’acteurs sont capables de faire. Pour illustrer ce propos, on peut trouver pléthore de rôles comiques transcendés par Grant mais pour les rôles non comiques, il y en a un qui vient tout de suite à l’esprit, qui surclasse tous les autres : celui de Thornhill dans La mort aux trousses. Il est impérial dans ce film, charmeur, dominateur, parfois bouffon par moment mais aussi – et c’est nouveau dans la panoplie de Grant – inquiet, traqué. On retient de lui dans ce film non pas la petit sourire en coin qui est sa marque de fabrique mais son visage crispé lorsqu’il court désespérément pour essayer d’échapper à un avion qui veut sa peau dans un champ de maïs du middle West. Hitchcock et son film ont réussi à hisser une marche plus haute sur l’échelle du talent une légende comme Grant. C’est dire si La mort aux trousses est la rencontre du bon acteur avec le bon réalisateur.

En face de Grant, nous avons Eva Marie Saint dont j’avais dit le plus grand bien dans mon post au sujet de Sur les quais. C’est la blonde froide traditionnelle des films d’Hitchcock qui chausse des escarpins déjà porté par Grace Kelly, Kim Novak voire Ingrid Bergman. Des talons très très hauts sur lesquels elle pourrait très bien se casser la figure ce qu’elle ne fait pas, elle est une belle Eve Kendall, et surtout, elle donne la réplique de manière crédible à Grant ce qui était loin d’être évident dès le départ.

Dans les rôles des méchants, nous avons James Mason dans le rôle classique du « méchant qui n’a pas trop l’air de l’être », mystérieux, obsessionnel un rôle réussi je dirais à mi-chemin entre le Humbert Humbert de Lolita et le capitaine Nemo de 20,000 lieues sous les mers et surtout dans le rôle du sicaire, du méchant, Martin Landau, avec son regard fuyant d’assassin au sang froid. En voyant ces deux là, je me suis dit qu’ils aurait très bien pu jouer les même rôles dans un épisode de James bond (une référence pour ce qui est des méchants au cinéma) sans démériter aucunement. Non vraiment un sans faute sur le casting.

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Dans mes posts, il est classique après avoir commenté de casting, de s’extasier (ou pas) sur la cinématographie. Parler de la cinématographie d’Hitchcock, c’est un peu comme parler de la hauteur de l’Everest ou de l’humidité de l’eau. Le bonhomme incarne d’art de filmer comme aucun autre réalisateur et très honnêtement je suis un peu à court de superlatifs. Hitchcock est un réalisateur obsessionnel qui s’attache à ses idées en même temps qu’aux détails jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix ou l’effort demandé. Il lui était interdit, par exemple, de filmer dans le bâtiment des Nations Unies pour la scène du début. Qu’à cela ne tienne, il a agit en catimini en filmant en caméra cachée la scène où Cary Grant monte les marches du bâtiment et il s’est baladé avec un assistant photographe en simple touriste dans ce même bâtiment pour en prendre des photos afin de le reproduire méticuleusement en studio.

Autre exemple, autre scène. Il avait depuis longtemps l’idée de tourner la scène finale sur les statues des présidents du Mont Rushmore et a confié son souhait à un journal local en visitant le site. Grave, erreur! Cet aveu a soulevé une bronca et entraîné une note gouvernementale à la MGM interdisant formellement de filmer le monument pour cause de « profanation d’un symbole des Etats-Unis » (sic). On suggère aimablement à Hitchcock de retourner en Angleterre faire ses bouffoneries avec le visage de la reine. L’affaire tourne à l’aigre lorsque le National Park Service refuse de lui faire filmer les personnages sur les visages des présidents, même en studio. On ne plaisante pas du tout avec les mythes américains et Hitchcock a été là-dessus forcé de céder. La scène finale serait tournée en studio bien sûr et non pas sur les visages des présidents mais ENTRE les visages des présidents. Le titre original du film « The man in Lincoln’s nose » est définitivement jeté aux oubliettes, et, en guise de vengeance, le service des parcs ne sera pas crédité au générique de fin comme c’était prévu. La scène où Eva Marie Saint est suspendue dans le vide, retenue à une seule main par Cary Grant, a été tourné sur ce même décor … non pas vertical mais incliné à 45 degrés, la vallée en bas étant en trompe l’oeil. L’effort physique à produire – tenir une femme d’une main au-dessus d’un précipice – n’est de toute façon pas réaliste, le public le sait mais, et c’est là le génie d’Hitchcock, on ne le remarque pas.

Et puisqu’on en est aux scènes, on ne peut pas faire l’impasse sur la séquence célèbrissime où Cary Grant est poursuivi au milieu du désert par un avion sulfateur. Hitchcock l’a beaucoup soignée et a voulu en faire une anti-scène de film noir. On sait qu’il va y avoir du grabuge. Dans un film classique, la tension monterait progressivement avec des éléments objectifs : la nuit, la pluie souvent , des gros plans sur des visages inquiets, une voiture qui s’avance lentement qui abrite bien entendu les tueurs. Là, ces éléments objectifs sont délibérément absents. Nous sommes en plein jour, au beau milieu de la plaine du middle West sans aucune possibilité de cacher quoique ce soit. Il ne se passe absolument rien pendant une bonne minute. Puis une limousine approche. Tension ! Puis passe sans s’arrêter. Arrive un autre tacot d’où sort un homme assez rugueux qui s’arrête à l’arrêt de bus d’en face. Grosse tension! Las! Le bus arrive et fait monter le bonhomme, mais ce dernier donne juste avant de partir, à Grant et au spectateur, la clef de la séquence : « c’est drôle cet avion qui pulvérise là où il n’y a rien à pulvériser ». Enfin! La scène d’action peut commencer après que plusieurs minutes se sont passées sans que rien, absolument rien ne survienne sur l’écran. Ce morceau de film n’apporte rien à l’action et pourtant, le spectateur est complètement scotché dans son fauteuil. C’est cela le suspens façon Hitchcock, cette scène résume mieux qu’un long discours l’art consommé du maître pour faire « durer le suspens » – au sens littéral du terme -. Ajoutons également que cette scène a été tournée en conditions réelles, en plein air avec un vrai avion poursuivant Grant qui était vraiment obligé de se jeter au sol.

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Alors ? Le film n’est pas réaliste, mais alors pas du tout. Oui les péripéties du récit sont complètement rocambolesques! Non on ne tue pas quelqu’un en affrétant un avion, en faisant semblant de sulfater des champs puis en essayant d’écraser (?) le gars avec l’avion en tirant des rafales de mitraillette! Oui certains décors sont de carton pâte et les scènes filmées en voiture le sont en plan superposés ce qui fait un peu ‘cheap’, mais vous savez-quoi ? Eh bien tout cela n’a aucune, mais absolument aucune importance. Nous avons simplement le talent du réalisateur, des acteurs, du scénariste, de la musique (j’ai oublié de parler du sublime Bernard Hermann, je garde pour un autre post) enfin bref de toute l’équipe suffit pour créer une atmosphère, mettre en place des scènes absolument glaçantes qui scotchent le spectateur à son fauteuil et qui font passer au second plan la cohérence de l’intrigue et de certains plans. C’est tout ce qu’on demande, c’est déjà largement suffisant pour simplement entrer dans l’histoire ce qu’Hitchcock réussit avec ce film. Enfin « réussit » ? Il y était déjà entré depuis longtemps.

Petite précision pour finir sur le titre. Le titre américain est North by Northwest ce qui ne veut rien dire (ce n’est pas la direction de la boussole qui en anglais se dit comme en français « north north west »). Alors ? Est ce que c’est parce que le film commence à New York et se termine dans le Dakota du sud au nord ouest de New York ? Est-ce que c’est parce que l’avion sulfateur qui cherche à tuer Thornhill arrive du nord-ouest ? Est-ce parce que Thornhill prend la Northwest Airlines pour aller de Chicago à Rapid City pour se rendre au mont Rushmore ? Hitchcock a-t-il lu Hamlet (I am but mad north-north-west. When the wind is southerly, I know a hawk from a handsaw, acte 2 scène 2) ? Eh bien on n’en sait rien. Toutes ces solutions ne sont que conjectures et Hitchcock, à supposé qu’il y ait une explication, a emporté son secret dans sa tombe.

Je n’idolâtre pas tous les films d’Hitchcock comme les réalisateurs de la nouvelle vague et d’autres cinéphiles qui valorisent plus que moi la technique (parfaite chez Hitchcock) au détriment de l’affectif, il y a même des classiques du maître qui m’ont laissé relativement tiède. Ce n’est pas le cas, vous vous en êtes aperçu, de La mort au trousses. C’est à mon avis le plus réussi des grands films du réalisateur, de ceux qu’on classifie comme chef d’oeuvre. Autant dire que ce soir, je ne sais pas plus que ce matin « who can you trust » mais point de vue cinéma, je suis plutôt comblé.

Et encore une fois merci à la sublime émission de la radio suisse Travelling à laquelle j’ai pompé quelques anecdotes pour illustrer ce post. Emission dont le générique … est précisément la musique composée par Herrman pour La mort aux trousses. On ne pouvait trouver choix plus judicieux !

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