Bob le flambeur (1956) de Jean-Pierre Melville

En 1955, Jean-Pierre Melville est un réalisateur qui commence à asseoir sa petite notoriété. Il a été catalogué un peu rapidement parmi les cinéastes intellectuels mais sa nouvelle production va dérouter ses zélateurs : il s’agit d’un polar, sorte de film noir à la sauce France des années 50 tourné de manière peu orthodoxe. La première d’une des nombreuses incursions de Melville dans ce genre dont il va devenir la référence.

Bob le flambeur est un acteur reconnu de la nuit parisienne. Ancien malfrat, il s’est rangé depuis longtemps et passe son temps, ses nuits en fait, aux tables de jeu où il dilapide petit à petit la fortune dont il a hérité. Il y côtoie la police avec laquelle il entretient de plutôt bon rapports, et y croise un jour une jeune fille Anne, qui « n’a pas froid aux yeux », prostituée intermittente pour trouver un endroit où dormir la nuit. Bob a aussi un ami, je devrais dire plutôt un disciple, – Paulo – qui va d’ailleurs tomber amoureux fou de la jeune fille, signe de son étrange pouvoir d’attraction. En même temps et au vu de l’état déplorable de ses finances, Bob va « retomber » et se laisser tenter par un coup visant à dérober les 80 millions présents dans le coffre-fort du casino de Deauville à la veille du grand prix hippique.

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Le film est le dernier avatar d’un genre en vogue à l’époque et qui a généré de beaux succès publics : le polar. En ce milieu des années 50, des films comme Touchez pas au grisbi, Razzia sur la chnouf ou Du rififi chez les hommes, assuraient en général à leur auteur un bon succès populaire en suivant une recette éprouvée : un gangster un peu parrain mais sympathique (connu souvent par son surnom – Henri le nantais dans la chnouf, Max le menteur dans Grisbi -), un complice de ce même gangster, moins chevronné et dont la maladresse va précipiter la chute, un noir et blanc de circonstance, et de l’argot des malfrats dans de savoureux dialogues. Ces dialogues, et parfois même le scénario entier, sont souvent d’ailleurs signés ou co-signés par l’incontournable Auguste Le Breton, star du polar de l’époque et grand créateur de mots d’argot. Le breton est – comme il se doit – crédité au générique de Bob le flambeur de co-scénariste du film avec Melville lui-même.

La différence entre Bob le flambeur et ses prédécesseurs est son budget : riquiqui. Il n’était alors pas question d’avoir Gabin ou quelque autre pointure dans le rôle principal du gangster magnifique (même Rififi, film aussi fauché, avait Jean Servais, acteur peu connu mais un peu quand même). Le rôle de Bob est ainsi joué par un acteur de profession, Roger Duchesne, mais dont le rôle du flambeur restera l’unique prestation notable au cinéma. Pareil pour le rôle d’Anne, joué pas Isabelle Corey, une jeune fille découverte par Melville qui trouve là son premier rôle et qui aura par la suite une carrière discrète qui se termine en 1961. Le seul acteur du film dont le visage m’était familier est celui de Guy Decomble, qui joue le rôle du commissaire dans le film, et celui de l’instituteur dans Les quatre-cents coups de Truffaut. Nous avons donc un casting d’inconnus qui – à mon avis – s’en sort plutôt bien placés entre les mains d’un réalisateur qui est aussi un très grand directeur d’acteurs.

Les économies ont touché les autre éléments du film : techniciens, non syndiqués, mal payés (dont le directeur de la photographie, Henri Decaë à qui Melville a donné sa chance alors qu’il était personna non grata du fait de ses sympathies communistes), plateaux mal éclairés, décors, comme celui du casino de Deauville, recomposés à partir de photographies …

Les décors justement : Bob le flambeur est le premier film tourné dans les mythiques studios de la rue Jenner. Il s’agissait d’un entrepôt désaffecté acquis par Melville au 25bis de cette rue Jenner qu’il a transformé en studios de cinéma et dans lequel il tournera tous ces films entre 1955 et 1967, date où un incendie détruira les studios pendant le tournage du Samouraï. Pour Bob le flambeur, il s’agit donc d’inaugurer le lieu et aussi donc de le rentabiliser. Quelques francs ont aussi été économisés en tournant en extérieur, ce qui était tout à fait nouveau pour l’époque, surtout pour un film policier.

Et ce choix – contraint ? – va justement ancrer ce film et son réalisateur, non dans le cinéma traditionnel des années 50, mais dans celui de la décennie à venir. Bob le flambeur est un film d’auteur, où le réalisateur s’implique dans toutes les parties du tournage, un film tourné avec peu de moyens et de surcroît tourné in situ, vous voyez où je veux en venir ? En fait, Bob le flambeur coche un certain nombre de cases de ce qu’on appelera dans quelques années la nouvelle vague et qui, à l’époque, n’est qu’un projet porté par un certain nombre de critiques agités des Cahiers du cinéma qui veulent changer les choses.

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Le film porte donc ce mouvement là, et avec lui, certaines de ses imperfections. A ne pas respecter la « qualité France », certains passages du scénario sont un peu prévisibles, d’autres sont improbables (pourquoi le flambeur n’a pas tout laisser tomber lorsqu’il a su que son projet était éventé), l’action, à certains moments, marque un petit peu le pas, le personnage du flambeur n’est pas aussi ‘larger than life’ que certains de ses équivalents mais tout cela est compensé par une authenticité de bon aloi. En d’autres termes, Bob le flambeur n’est pas aussi cool que Max le menteur mais il est plus réel, plus proche de nous. Malgré son surnom flamboyant, Bob est un anti-héros qui revisite un peu un genre dont on pouvait penser à l’époque que ses canons étaient gravés dans le marbre.

Alors voilà. Le film a eu un honnête succès en salle (malgré une affiche suggestive montrant Isabelle Corey en train de se dénuder), et la critique fut mitigée, souvent dédaigneuse de ce film « amateur » mais parfois enthousiaste tel Jean-Yves Goute dans les Cahiers du cinéma qui loue ‘la qualité de ses imperfections’. Jean-Yves Goute … de son vrai nom Claude Chabrol qui donne en fin de compte la clef de Bob le flambeur. Ce film imparfait est un jalon dans l’histoire du cinéma et sera le précurseur des films futurs de Godard, Malle, Truffaut. C’est en même temps que la première tentative de Melville dans le genre policier, l’ancêtre du doulos, du samouraï ou du cercle rouge ! C’est somme toute bien assez pour finir sur cette note positive et pour rendre le film à mes yeux sympathique.

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