Il était une fois dans l’ouest (1968) de Sergio Leone

Pour le cinquantième anniversaire de la sortie de ce film, le BFI a décidé de programmer une rétrospective sur Môssieur Sergio Leone, le grand, l’immense Sergio Leone dont la totalité de la production (sept films) allait être projetée sur ses écrans. C’est peu dire que je me suis réjoui de cette initiative louable. Pour le premier film du cycle, voici donc le film du cinquantenaire : Il était une fois dans l’ouest, en séance spéciale introduite par Sir Christopher Frayling – un spécialiste de Leone – avec un très intéressant petit laïus qui m’a inspiré certains des éléments de ce post.

Nous sommes a Flagstone, une ville du far west américain par laquelle passe le chemin de fer transpacifique qui doit lui apporter la civilisation. Plus loin, en dehors de la ville, McBain est un fermier irlandais qui possède une petite ferme près d’un point d’eau au milieu du désert. La maisonnée est à la fête car ils attendent tous la promise du père MacBain, une femme de petite vertu de la nouvelle Orléans qu’il a épousé secrètement. Foin de promise, une bande de despérados menée par un certain Franck survient et assassine sans pitié tout le monde, enfants compris. Au même moment, à la gare, un voyageur solitaire descend. Ce dernier, de type indien, voulait aussi rencontrer le fameux Franck mais au lieu de ce dernier, le comité d’accueil comporte trois tueurs chargés tout simplement de le liquider. Cela ne se passe pas exactement comme prévu: le mystérieux inconnu, reconnaissable à son harmonica qui ne le quitte jamais, descend sans coup férir le comité d’accueil et poursuit sa quête pour retrouver Franck.

On a beaucoup jasé sur Il était une fois dans l’ouest et en fait, le génèse du film colle assez bien au mythe qui colle à l’oeuvre de « western de tous les westerns ». En voici les détails.

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Le 23 décembre 1966 a lieu la projection offcielle de Le bon, la brute, le truand. Le film est acclamé en particulier par deux personnages : un réalisateur débutant, Bernardo Bertolucci et un critique de cinéma qui deviendra plus tard réalisateur de films d’horreur : Dario Argento. Leone de son côté souhaite poursuivre le rêve de sa vie, un film de mafia appelé The hoods qui deviendra quatorze ans plus tard Il était une fois en Amérique. Cependant, la Paramount rechigne un peu : Leone est un réalisateur bancable mais bancable uniquement dans le domaine du western, et certainement pas pour financer un film de quatre heures sans cowboys. Leone va devoir remettre son rêve à plus tard et s’atteler à un autre western, pour lequel cette fois la Paramount lui donne carte blanche.

Il recrute alors ses zélateurs Bertolucci et Argento trop heureux de travailler pour leur idole. Il s’agit alors de trouver une histoire qui traite de « l’ouest » et le trio s’enferme alors pendant plusieurs mois à ne regarder que des westerns pour trouver l’inspiration, une épreuve sûrement abrutissante mais finalement fructueuse: un scénario sort de terre où le petit jeu entre les trois a été de recycler des éléments des westerns qu’ils ont vus, détails, voire citations, pour les mettre dans celui qu’ils sont en train d’écrire. Bertolucci et Leone (dont on possède des interviews sur la génèse du film) n’ont pas toujours la même opinion de « qui a suggéré quoi en s’inspirant de qui » mais le film se construit petit à petit et le scénario prend forme. En fin de compte, Argento et Bertolucci vont finir par quitter l’équipe et Leone va alors se faire aider par Sergio Donati pour compléter le scénario avant de commencer le tournage.

Le tournage. Comme pour chacun de ses westerns, Leone va tourner dans des lieux qu’il connaît, c’est à dire Cinecitta pour les scènes d’intérieur, quelques scènes du côté de Cadix en Espagne et surtout dans la région d’Almeria en Espagne aussi, lieu privilégié du tournage de très nombreux films hollywoodiens pour son aspect désertique et aussi pour … les faibles salaires des figurants et collaborateurs dans cette Espagne encore franquiste. Leone y a tourné bien sûr mais aussi David Lean pour Lawrence d’Arabie. Et aussi Orson Welles, qui y a tourné peu avant son film Chimes at midnight, film qui a nécessité une grande quantité de bois abandonnée sur place et … qui a été recyclée par Leone dans les scènes de construction de la ville qui a nécessité une grande quantité de bois pas vraiment disponible sur place dans ces contrées arides.

Un autre lieu de tournage qui n’a rien à voir avec la choucroute mais sur lequel Leone a insisté est Monument Valley. Il n’y avait aucune raison de tourner (certaines scènes du début) à Monument Valley mais le réalisateur, pour un film hommage aux autres westerns déjà tournés, à souhaiter rendre hommage au grand John Ford en particulier (La chevauchée fantastique, La prisonnière du désert) en filmant quelques scènes témoignages sur ce lieu mythique qui ancre une bonne fois pour tous le film dans l’imagerie populaire de l’ouest américain.

Pour ce qui est du casting, il est à noter que le film n’est PAS avec Clint Eastwood ce qui est une première. Le film marque la séparation d’un couple Leone / Eastwood, un acteur et un réalisateur qui se seront vraiment soutenus l’un l’autre pour accéder en même temps au statut de star et pour ne jamais le quitter. Dans le rôle du justicier solitaire, c’est Charles Bronson qui est sollicité. C’est un acteur qui monte surtout depuis sa prestation très remarquée dans Les sept mercenaires qui joue ici un rôle qui restera mystérieux jusqu’à la fin, cette même fin qui expliquera le type physique de Bronson (l’acteur est d’origine polono-lithuanienne mais j’ai dû consulter Wikipedia pour m’en convaincre car il a, dans le film au moins, vraiment le type indien – latino). Bronson est bien dans ce rôle taiseux, la caméra qui le filme au plus près le magnifie comme à chaque fois dans les films de Leone mais je dois admettre – sacrilège – que cela en imposait un tout petit peu moins que les gros plans sur le visage de Clint Eastwood ou Lee van Cleef.

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Le rôle du méchant, Franck, est tenu par Henry Fonda. C’est une super star à l’époque avec trente-cinq ans de carrière derrière lui et qui pour l’une des premières fois de sa carrière va jouer un rôle de méchant. Certes, ce n’est pas sous la houlette de n’importe qui, Leone et son génie ont de quoi ne pas plomber la carrière de n’importe quel acteur quel que soit le rôle a qu’il joue, mais les acteurs hollywoodiens de l’ancienne époque rechignaient en général à ce genre de transgressions. Fonda et son regard bleu acier joue un beau gosse sadique assez crédible, son allure déguigandée rappelle Lee van Cleef (sans sa terrifiante moustache) et le rôle lui sied plutôt bien.

Les films de Leone, depuis Le bon, la brute et le truand et jusqu’à Il était une fois la révolution comportent un rôle de bandit, soit au grand coeur, soit pas très futé, mais toujours un peu bouffon. Ce fut le cas d’Elli Wallach, mais cette fois, c’est Jason Robards dans son rôle de Cheyenne, ses yeux tombants à la Droopy et son empathie assez rare dans cet univers sans foi ni loi qui est de la partie. L’acteur est bien mais je trouve le personnage trop gentil et pour tout dire un peu trop caricatural pour être honnête. La fantaisie de Tuco dans Le bon, la brute… était compensée par une cruauté, une cupidité qui crédibilisait le personnage. Là, Cheyenne est à mon avis trop gentil pour avoir pu survivre plus de trois semaines parmi ces gens et pour se permettre de recruter des hommes de main qui lui restent fidèles envers et contre tout .

Mais là où Il était une fois dans l’ouest innove – j’ai vraiment gardé le meilleur pour la fin – c’est dans la place qu’il ménage pour les personnages de femmes. Il n’y a aucun rôle féminin d’importance dans aucun des autres westerns de Leone mais là, le rôle de Jill McBain, le veuve courageuse et même témeraire qui va s’accrocher à son bout de terre et braver les danger, est dévolu à la totalement sublime Claudia Cardinale. Outre le fait que je pense que c’est l’une des actrices les plus belles de toute l’histoire du cinéma, elle est absolument lumineuse dans ce film. Elle n’a pas peur, elle tient tête aux hommes qu’elle côtoient, amis ou ennemis, elle a un rôle conséquent, pas un rôle de faire-valoir, elle a une panoplie de sentiments assez variée – crainte, rébellion, soumission, initiative – qui rend hommage à l’immense talent de cette actrice qui trouve ainsi un rôle à sa hauteur qui change un peu des films italiens qui furent son lot jusqu’à présent et qui fait qu’elle crève véritablement l’écran, faisant jeu égal, voire parfois éclipsant les acteurs hommes qui lui disputent la vedette, une gageure dans un western !

Comme dans chacun des westerns de Leone, la musique revêt une importance cruciale et elle est de nouveau confiée à Ennio Morricone. Le musicien a innové cette fois-ci, il ne s’agissait pas d’avoir un thème unique qui revient comme une antienne sur tous les tons, joué par n’importe quel instrument, mais de créer quatre thèmes bien différenciés, un pour chacun des personnages principaux (Bronson, Fonda, Robards et Cardinale), joué à chaque fois que le personnage est à l’écran. Chacun des thèmes est bien entendu censé évoquer le personnage -Bronson par exemple est associé avec un thème d’harmonica très simple- et les thèmes de deux personnages peuvent même être joués ensemble si ils viennent à se rencontrer, c’est le cas lors du duel final par exemple. La musique dans Il était une fois dans l’ouest a un côté plus fonctionnel, il s’agit de représenter, parfois même d’annoncer avant même qu’ils n’apparaissent à l’écran les personnages et non pas d’évoquer une atmosphère. Le mythe y perd certes mais la musique de Morricone remplit une fonction narrative à part entière bien suffisante pour impressionner le spectateur. La preuve ? Cette même musique était diffusé pendant le tournage pour mettre acteurs et techniciens « dans l’ambiance », avec d’autant plus d’impact qu’on y parlait assez peu, Leone baragouinant à peine l’anglais.

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Voilà donc l’histoire en même temps que le cahier des charges de Il était une fois dans l’ouest. Et qu’est ce que tout cela a en fin de compte donné ? Eh bien un film somptueux, comme les autres films du maître, en-deçà cependant, à mon avis, de Le bon, la brute et le truand. Ok, Leone a voulu rendre hommage à ses prédécesseurs, on a des thèmes typiquement fordiens en particulier toute la partie sur la frontière et le chemin de fer qui la fait reculer toujours plus loin, mais il y a aussi des thèmes clairement spaghetti – on n’échappe jamais vraiment à ses obsessions – comme celui du mystérieux vengeur solitaire invincible dont on ne sait ni qui il est, ni d’où il vient, ni où il va. Et ce sont ces scènes purement spaghetti qui en imposent le plus. En un mot, Leone n’est pas John Ford, mais c’est quand même quelqu’un qui peut filmer pendant une demi heure le visage de Bronson, puis celui de Fonda, puis celui de Bronson, puis celui de Fonda, sans que le public ne se lasse ni même s’en aperçoive. Ce n’est pas rien et c’est encore une fois ce qui marque dans ce film de deux heures quarante-cinq dont on aimerait bien qu’il en dure une de plus. Chapeau l’artiste !

Deux heures quarante-cinq, c’est à dire… en Europe où le film a été un triomphe. Car aux États-Unis, le temps se contracte et la Paramount a jugé bon de charcuter le film pour le raccourcir de vingt minutes. Et le film a fait un flop. Il a végété pendant un certain temps ne passant guère qu’à la télévision et c’est ainsi que certains cinéphiles américains, dont Tarantino, l’ont découvert. Il était une fois dans l’ouest à la télévision ?! Un comble qui en dit long sur la stupidité crasse des contraintes financières et donc artistiques de l’autre côté de l’Atlantique.

De ce côté-ci (de l’Atlantique), ça va. Le film est même resté deux ans à l’affiche d’un cinéma du Boulevard Saint Michel que Leone a visité, où il a été salué par le public de connaisseurs. Le public… sauf le projectionniste qui lui a reproché « j’ai envie de vous tuer. Le même film encore et encore pendant deux ans… Et c’est tellement lent… ». Je peux comprendre que 730 visionnages, cela fait un peu beaucoup. Moi je n’en suis qu’à deux et je suis personellement prêt à en reprendre une troisième fois si l’occasion se présente.

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