Scènes de la vie conjugale (1973) d’Ingmar Bergman

Suite du cycle Ingmar Bergman avec cette fois un morceau de choix : Scènes de la vie conjugale. Il s’agit d’une oeuvre au format un peu particulier car c’est une série télévisée de six épisodes de 50 minutes, pas un film qu’on aurait rallongé un peu pour en faire une version télé (comme Fanny et Alexandre), mais bien six épisodes avec leur générique mis bout à bout projetés sur grand écran un dimanche pluvieux de janvier. La séance a commencé à 13h30 et s’est terminé à 19.50 après quatre heures cinquante-six de film et deux entractes.

L’ensemble raconte l’histoire du délitement d’un couple, celui de Johan et Marianne, lui est professeur à l’université et elle avocate, spécialisée dans les cas de divorce. Ces deux là nous sont présenté comme un couple aimant avec deux enfants et dix ans de mariage derrière eux mais très vite, les premières fêlures vont apparaître, invisibles au départ mais néanmoins profondes, jusqu’à ce qu’un beau jour, Johan annonce à sa femme qu’il a rencontré une autre femme qu’il aime et qu’il part pour huit mois demain matin à Paris pour vivre avec elle (c’est l’épisode 3). Johan et Marianne vont se revoir au hasard des échecs de leurs amours de substitution, s’avouant sans vraiment le dire qu’ils s’aiment encore mais sans jamais parvenir à revenir à la situation ex-ante.

Ce « film » (appelons le comme cela) diffère considérablement des autres oeuvres de Bergman commentées sur ce blog, ne serait-ce que par le format et les contraintes qu’il impose. Il se compose ainsi de six tableaux, représentant par ordre chronologique une séquence de la vie du couple. Ces six scènes sont probablement plus théâtrales que cinématographiques, elles sont autant d’actes d’une longue pièce, un bon nombre d’entre elles se situant dans un lieu unique avec un nombre réduit de personnages. Cela nous donne donc l’occasion d’appréhender le Bergman homme de théâtre plus que le Bergman cinéaste. La pellicule est indéniablement de qualité moindre que pour les longs métrages et la caméra de Sven Nyqvist virevolte moins, nous offre moins de plans sidérants tout en continuant à filmer le visage des acteurs au plus près comme pour le reste de l’oeuvre.

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C’est bien l’écriture du scénario et surtout des dialogues qui va donc focaliser toute l’attention et – j’ai envie de dire – la tension du film. Montrer une relation qui se délite est un projet ambitieux et le script qui va porter cette dynamique a intérêt à être pesé au trébuchet. Bergman, unique auteur du scénario, raconte que, contre toute attente, « il a du du plaisir à écrire sur Johan et Marianne » et que le format d’un simple dialogue sans les effets cinématographiques traditionnels lui a permis d’exprimer beaucoup plus par la parole qu’il ne le fait dans ses films. Il a commencé par la scène centrale (numéro 3) où Johan annonce à Marianne qu’il la quitte et à partir de cette amorce, il s’est imaginé ce qu’à dû être leur vie avant et leur vie après. En gros les autres épisodes sont venus s’adjoindre à cet épisode central.

L’autre chose que Bergman souligne (toujours dans la nécessaire notice du BFI) est qu’il s’est aperçu qu’il n’était pas toujours d’accord avec ses personnages, que ces derniers ne représentaient pas tout le temps sa propre pensée. Il les a cependant développés de cette manière et a donc – toujours selon ses propres mots – « donné vie à deux personnages complètement indépendants de leur créateur ». Deux mois et demie d’isolement sur son île de Fårö plus tard : le script était prêt.

Prêt, c’est à dire à l »exception des modifications apportées lors du tournage après discussion entre Bergman et ses interprètes. Ses interprètes justement, parlons-en. Marianne, c’est encore et toujours la sublime Liv Ullmann. Elle est de tous les films de Bergman depuis Persona (1966). C’est à cette époque et encore jusqu’à la fin de la décennie, la muse du réalisateur, celle qui a le mieux réussi à comprendre et donc à incarner ses personnages. La complicité entre eux est parfaite et elle est lumineuse dans le rôle complexe et changeant de Marianne, d’abord épouse timide, puis abandonnée et enfin femme qui résiste avant de s’affirmer et enfin de s’épanouir tout à la fin. Ullmann maîtrise les diverses facettes de ce rôle à la perfection.

Johan est quant à lui joué par l’acteur Erland Josephson. C’est un acteur de théâtre âgé de 50 ans en 1973 et qui avait déjà tourné avec le maître au tout début de sa carrière, au début des années 40. Ils ont repris leur collaboration à la fin des années 60 et Josephson a été, souvent dans des rôles secondaires, de tous les films de Bergman ou presque à partir de L’heure du loup (1968). C’est dire que ces deux là se connaissent et s’apprécient et que le choix de Josephson pour le rôle de Johan ne doit rien au hasard. Et d’ailleurs, il est lui aussi impérial dans ce rôle. Je pense personnellement que son personnage est un tout petit peu plus complexe à jouer que celui d’Ullmann dans la mesure où il passe par plus de hauts et de bas, et il porte son niveau de jeu sans aucun problème au niveau de celui – déjà sublime – de sa partenaire. Vraiment le casting idéal complété par un petit rôle pour la toujours délicieuse Bibi Andersson dans le rôle de Kathrina, l’amie du couple et dans celui de son mari Peter, Jan Malmsjö, acteur encore inconnu des Bergmanolâtres mais qui ne va pas le rester très longtemps dans la mesure où c’est lui qui jouera l’abominable pasteur Edward Vergérus dans Fanny et Alexandre.

Et donc ces acteurs – pour en revenir aux dialogues – ont aidé le réalisateur pour construire ses personnages qu’il ne maîtrisait pas complètement. Les acteurs ont « défendu » les personnages parfois même contre Bergman, Ullmann apportant un peu plus de sensibilité féminine au personnage de Marianne, Josephson quant à lui, étant lui-même auteur de théâtre, a reformulé quelques dialogues du film, mal équilibirés et trop ‘poreux’. En fin de compte, c’est Bergman lui-même qui rend hommage à ses grands acteurs en affirmant : « tout réalisteur qui travaille avec des tels acteurs a beaucoup de chance ».

Ces beaux acteurs sont, comme à chaque fois, filmés brillamment par la caméra de Sven Nyqvist. Elle s’attarde sur leurs visages expressifs, filme le bon moment, le bon rictus, la petite expression de lassitude ou d’énervement non énoncée par le dialogue mais que le spectateur perçoit parfaitement grâce à cet artifice. Elle filme la passion ou à l’inverse la résignation qui vient contredire ou amender ce que vient d’énoncer le personnage. En fin de compte, Scènes de la vie conjugale est un film aux moyens réduits, moyen financiers certes (le budget de ces cinq heures de film était d’ailleurs le tiers de celui du précédent film de cinéma de Bergman : Cris et chuchottements) mais aussi moyens de cinéma. Le film, le téléfilm je devrais dire, c’est en gros, des dialogues, des acteurs et une caméra qui filme le visage de ces acteurs. Et c’est suffisant !

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En résumé de tout cela : des personnages bouleversants, plus vrais que nature, filmé au plus près auxquels le spectateur n’a pas vraiment de mal à s’identifier, des dialogues ciselés mis dans la bouche de ces mêmes personnages pour exprimer le drame; il ne reste plus au spectateur qu’a assister impuissant à l’inévitable déchéance de l’amour de Johan et Marianne, à la succession de non-dits ou de non-entendus qui créent des incompréhensions, des rancunes qui vont plomber de manière irréversible leur relation. C’est très beau, très fort, une version moins dure et donc plus réaliste des tragédies familiales des films de la maturité comme Cris et chuchottements ou Sonate d’automne. Un très grand film.

Le film a reçu un bon accueil critique à sa sortie en Suède mais on a aussi reproché à Bergman de montrer les classes moyennes sous un mauvais jour et on lui a même imputé l’augmentation subite du taux de divorce en Suède l’année qui a suivi la sortie du film. Pour ce qui est du public suédois (qui rappelons le a découvert ce film à la télévision), c’est bien simple : pendant six mercredis consécutifs au printemps 1973, la moitié de la Suède s’est installée devant la télévision, a décroché son téléphone et s’est maté l’épisode des Scènes de la vie conjugale (un titre vraiment balzacien !) pour pouvoir mieux en discuter en famille ensuite (sic ! Décrit comme tel par un article du magazine Sight and sound de l’été 1973). C’est assez impressionnant, mutatis mutandis, c’est un peu comme si vingt millions de français dans les années 90 s’étaient vissés devant leur téléviseur pour regarder la série de téléfilms d’ARTE « Tous les garçons et les filles de leur âge« . Cela n’a clairement pas été la cas. Cela en dit long sur cette période révolue de l’avant divertissement, où le cinéma et la télévision étaient des médias qui diffusaient de l’art et dont l’ambition était – un peu – de faire réfléchir. Nostalgie, quand tu nous tiens …

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