Pather Panchali (1955) de Satyajit Ray

Le BFI – encore lui – a eu l’idée lumineuse de projeter les trois volets de la trilogie d’Apu du réalisateur indien Satyajit Ray, une série de trois films centrée sur un même personnage dont le premier volet est Pather Panchali, tourné en 1955. Les deux autres vont bien entendu suivre sur ce blog, je ne las ai pas encore vus mais j’ai déjà mes billets.

Le film raconte l’histoire d’une famille démunie vivant dans un petit village pauvre du Bengale. Pour son malheur, cette famille « doit » habiter la vieille maison familiale, simplement pour perpétuer la tradition et ne pas la laisser à l’abandon, mais n’a absolument pas les moyens de l’entretenir. Le mari, Harihar, est un artiste bohème, impécunieux, girovague – il part souvent pendant plusieurs mois en espérant gagner de l’argent pour subvenir aux besoins de sa famille – et la mère, Sarbajaya, tente, pendant ses absences de faire marcher le ménage et de tenir serré les cordons de la bourse, une bourse qui s’amenuise inexorablement et que la vente progressive du capital familial – la vaisselle en étain reçue en dot lors de son mariage – ne parvient pas à endiguer. Deux autres membres viennent compléter cette famille, deux enfants, la fille rebelle Durga qui doit avoir autour de douze ans ainsi que le jeune fils, Apu, environ cinq ans, qui vont assister, sans vraiment s’en rendre compte, au déclin progressif du mode de vie dans lequel ils ont vécu.

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Le film est tiré d’un roman éponyme à épisodes publié dans la presse bengalie – la région d’Inde d’où Ray est originaire – au début des années 30 dont l’auteur s’appelle Bibhutibhusan Banerjee. Le roman est assez largement autobiographique et le film Pather Panchali ne narre que la première partie où le personnage d’Apu n’a guère plus que cinq ou six ans. L’oeuvre a été refusée par les éditeurs (pour être publié sous forme de livre) car « cela manquait d’histoire » avant d’être acceptée par un magazine pour être publiée par chapitres mais avec réticence, et avec une clause comme quoi la publication s’arrêterait si les lecteurs ne suivaient pas. En fin de compte, la publication a été un succès phénoménal, critique et populaire, dès le premier numéro et son succès, jusqu’à ce que Ray ne s’en empare, ne s’est pas démenti.

Ray s’en empare donc, avec énergie. C’est à l’époque un jeune réalisateur de 32 ans dont c’est le premier projet de long métrage. Il n’a que peu d’expérience dans le cinéma, il avait simplement aidé Jean Renoir à trouver des endroits pour filmer son film The river – et avait fait part au maître de son projet Pather Panchali, idée que le maître avait encouragée – . C’est très peu pour commencer. Et c’est encore moins si on songe que Ray n’a aucun financement et que les producteurs n’auraient jamais envisagé de verser une roupie pour un film proposé par un illustre inconnu et qui n’a pas de stars, pas d’action et pas de chansons.

Résultat, le premier jour du tournage de Pather Panchali – anecdote narrée par Ray lui-même dans son autobiographie – l’équipe part en taxi, à 120 kilomètres de Calcutta, avec, en location, la seule camèra disponible ce jour là, sans aucun équipement sonore (la scène se devait d’être muette) pour tourner la scène du train, une scène poètique où les deux enfants se retrouvent dans un champ avec des herbes de la pampa (le nom local est kaash mais cela ne vous dit peut-être pas grand chose) pour voir passer le train. A la fin du journée, Ray a huit séquences avec les enfants acteurs qui ont fait un très bon job, bien qu’ils aient été choisis un peu à la va vite, et une scène à moitié terminée. Cela nécessitait une deuxième expédition le dimanche suivant pour finir le tournage.

Le dimanche suivant donc, retour sur zone, mais là surprise : toutes les majestueuses herbes ont disparu du champ ! Certes le kaash est une fleur qui se fane mais pas à cette vitesse. Ray a fini par comprendre en discutant avec le paysan du coin que les herbes servaient de fourrage aux buffles et zébus locaux et que ceux-ci avaient justement pâturé la veille « chewing up the scenery » comme dit Ray, broutant le décor. Pas de chance vraiment ! La scène sera intégralement retournée deux ans plus tard avec la même équipe et les mêmes acteurs ainsi que les fonds du gouvernement du Bengale Occidental.

Le tournage a duré deux dont dix-huit mois d’inaction totale simplement en attente de financement. La nécessité de maintenir le moral d’une équipe, qu’il convenait de garder soudée, relève de la gageure et Ray lui même avoue que « lorsque je repense au tournage de Pather Panchali, je ne suis pas sûr qu’il m’ait procuré plus de joies que de souffrances ». En fin de compte, c’est tout simplement le gouvernement local du Bengale Occidental qui va financer le film – c’est le seul producteur crédité au générique – et permettre ainsi de le porter sur les fonts baptismaux.

Disons le tout de suite, le financement public a du bon car le film est un pur chef d’oeuvre, d’un petit gars qui n’avait pas tourné avant et qui n’était guidé que par sa passion. D’abord, il s’agit d’une belle histoire qui est racontée avec beaucoup d’humanisme et vraiment « en prenant son temps ». Il y a de multiples petites histoires avec des rebondissements qui se contentent de simplement montrer le vie de cette famille dans ce petit village et en même temps de donner corps au personnage, de petites saynètes apparemment sans importance mais qui humanisent les protagonistes en nous faisant entrer véritablement dans le film : voir par exemple l’histoire du collier disparu ou volé, le personnage de la vieille tante, la scène où les enfant veulent voir passer le train etc …

Les acteurs sont filmés au plus près, leurs visages sont formidablement expressifs, la caméra virevolte autour d’eux pour saisir le moindre mouvement de leur beau visage qui exprimera exactement ce que Ray veut les voir exprimer. Ce sont tous des acteurs indiens dont bien entendu je n’ai jamais entendu parler mais ils sont sublimes et pour sûr immortalisés sur la pellicule par le cinéma humaniste de Ray : l’acteur qui joue Harihar, le père s’appelle Kanu Banerjee, c’est un acteur professionnel connu à l’époque, la mère absolument bouleversante est interprétée par une actrice de théâtre amateur, Karuna Banerjee et le petit Apu par un gamin rencontré dans la rue, dont on pensait qu' »il ferait bien l’affaire », Subir Banerjee. A noter que, malgré leur nom de famille identique, ces trois là n’ont aucun lien de parenté. Le dernier rôle important, celui de la fille Durga, est joué de manière magistrale par Uma Das Gupta, auditionnée avec succès lors des préparatifs du film.

La filmographie ensuite est absolument magnifique et c’est un euphémisme. Le puissance expressive du cinéma de Ray pour quelqu’un dont ce n’est même pas le premier film, mais la première incursion dans le cinéma (il n’a jamais été scénariste ou assitant réalisateur avant) relève du miracle. Outre les plans rapprochés sur les acteurs, on peut mentionner les angles de prises de vue, le cadrage, la profondeur de champ, la créativité des scènes (je peux citer une scène trés poétique où il filme un étang avec des insectes et de roseaux en plan fixe, ou un magnifique plan où la caméra filme une porte qui se ferme puis, ayant été mal fermée, s’entrebaille et laisse entrevoir le personnage qui vient de la fermer qui s’éloigne illustrant ainsi le départ ou l’éloignement), tout cela témoigne d’une maîtrise absolument sidérante. Dans son Bengale natal – région pas vraiment réputée pour son cinéma d’auteur – Ray réalise un prodige. Comme Orson Wells avant lui à Hollywood, le tout premier film de ce petit gars est un chef d’oeuvre immortel qui va bluffer tout le monde, certainement pas un film « d’apprentissage » comme on en trouve tant chez les réalisateurs débutants.

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Réalisateur inconnu à une époque où les films « exotiques » n’étaient pas vraiment montrés sur les écrans occidentaux (certes, la tendance a été amorcée par Rashomon de Kurosawa en 1950 mais elle ne prendra pas immédiatement son essor), le film mettra du temps à trouver son public. Les premières projections en Inde sont assez décevantes et Ray en est assez découragé mais le film commence lentement et surement à connaître le succès à l’international. Sélectionné au festival de Cannes de 1956, il gagne le prix du « document humain » (sic ! La liste des prix du festival n’était pas aussi fixée qu’elle ne l’est aujourd’hui), puis est projeté aux Etats-Unis et en Angleterre. Il y a les inévitables ronchons qui sont à mon avis complètement à côté de la plaque dont le critique du New York Times de l’époque et dont … François Truffaut dont la légende (la fiche Wikipédia surtout) prétend qu’il aurait dit après avoir vu le film « Je ne veux pas voir un film avec des paysans qui mangent avec leurs mains » (j’adore dire du mal du critique de cinéma François Truffaut qui je trouve se la pète beaucoup et n’a pas toujours eu le nez creux). En 2017, les fâcheux se sont tus et le doute n’est plus permis : Pather Panchali est entré en grande pompe dans le panthéon de nombreux cinéphiles dont le mien En cette année 1955, un immense cinéaste venait de se révéler au monde, un artiste dont les histoires poignantes de son Bengale natal vont encore nous enchanter pour les 25 prochaines années. Que du bonheur !

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