Le retour (2003) d’Andrei Zvyagintsev

Spoiler warning : le film raconte en détail les péripéties de l’histoire. Ce serait dommage de vous gâcher le film – en lisant ce post – si vous avez l’intention de le voir prochainement.

En 2003 sort le film Le retour, le premier film d’un nouveau réalisateur inconnu jusqu’alors: Andrei Zvyagintsev. Ce dernier est devenu maintenant un réalisateur établi, reconnu par la critique internationale à la mesure de son talent qui est immense. Le BFI ayant eu le bon goût de repasser, à l’occasion de la sortie de son dernier opus, tous ses films antérieurs, j’ai pu aller Le retour, un film que j’avais déjà vu à sa sortie quatorze ans plus tôt.

Ivan et Andrei sont deux frères qui vivent avec leur mère et leur grand-mère dans le grand nord russe. Un beau jour, après avoir traîné avec leurs amis, leur mère leur explique ébahie que leur père est rentré. Il faut dire que celui-ci était parti depuis douze ans sans donner aucune nouvelle, c’est dire que ce retour impromptu a surpris. Le père décide alors d’emmener ses deux enfants en « voyage », c’est à dire de les prendre dans sa voiture pour aller faire un road trip avec camping dans les grandes étendues désertes du grand nord jusqu’à une mystérieuse île. Les rapports avec les enfants vont se révéler difficiles, surtout avec le cadet Ivan qui n’a pas pardonné à son père de l’avoir abandonné.

retour

Ce post triche un peu car il est écrit « en connaissant la suite ». Je sais que Zvyagintsev est un très grand réalisateur et, ayant vu deux autres de ses films, je connais son style en gestation dans ce premier film. On y retrouve ainsi la palette de couleur qu’il emploie toute en couleurs froides. Quoiqu’il filme, la ville (dans son film Elena, 2011) ou la campagne (dans Le retour), les teintes qu’ils restituent sont toutes en bleu gris, marron-noir, même le vert est celui foncé des résineux de la taïga, un festival de couleurs froides comme dans un tableau de Ruysdaël. C’est très beau et c’est un peu ce que contient le cahier des charges de toute façon : il ne s’agit ni de filmer les désert mauritanien, ni le carnaval aux couleurs chatoyantes mais bien le grand nord russe près du lac Ladoga et de symboliser la rudesse de la vie des hommes dans ces contrées, Zvyagintsev utilise des couleurs « froides » pour restituer des lieux où il fait moins trente degrés en hiver, c’est ce que j’appelle le parti-pris du réalisme.

Les acteurs sont des illustres inconnus choisis sur mesure par Zvyagintsev. Le jeune Andrei, le fils aimant et solidaire d’un père qu’il accepte tel qu’il est sans lui poser de questions, est joué par Vladmir Garin. Le jeune Ivan, quant à lui, un gamin d’une douzaine d’années – qui n’a donc jamais connu son père à la différence de son frère – rudoyé par les grands et très méfiant pour ne pas dire hostile vis à vis de son père est joué par Ivan Dobronravov, stupéfiant avec son air teigneux et sa résistance à la douleur et au froid. Le père quant à lui, personnage complexe et énigmatique, qui doit surtout préserver son mystère tout en restant crédible dans un rôle qui est quand même celui d’un père, est incarné à l’écran par Constantin Lavronenko et il est vraiment pile poil dans son personnage : c’est simple, au jeu des devinettes « qu’est ce que ce mec peut bien faire pendant les douze années de sa vie pendant lesquelles il a disparu », je mets quiconque au défi de trouver une réponse qui puisse emporter l’adhésion. Ce n’est pas un soldat, pas un marin, pas un déporté ou un repris de justice, pas un mari volage, pas un trafiquant … l’acteur parvient à garder son mystère jusqu’au bout. Une vraie gageure. Mentionnons dans la triste rubrique des faits divers que alors même que le film était projeté à Venise, on a apris la mort de Vladimir Garin, l’acteur qui jouait le rôle d’Andrei, mort … noyé après avoir sauté d’un plongeoir dans l’eau glacée d’un lac près de St Petersbourg ce qui est exactement la même chose qu’il fait à l’écran pendant les premières minutes du film. Ironie tragique du destin qui a bien sûr pétrifié toute l’équipe.

L’un des principaux thèmes soulevés par le film est celui de la paternité et de l’attachement porté par des enfants à la figure du père, absent au départ mais présent et même prévenant après. Ivan et Andrei incarnent deux réactions opposées, respectivement hostiles et accomodante, et même si les enfants se soutiennent l’un l’autre dans les moments difficiles leur désaccord est patent. Les situations sont prétexte soit à des conflits, soit à des réconciliations pour mieux faire face à l’adversité des éléments (nous sommes en pleine nature, rappelons-le), le père adopte une attitude tantôt de mise à l’épreuve (lorsque les enfants se font voler de l’argent), tantôt de conciliation sans vraiment parvenir à emporter le morceau avec son fils rebelle Ivan. Le but du cinéaste est atteint dans la mesure où le personnage du père apparaît aimant, « paternel » je dirais même si il a douze ans d’absence à se faire pardonner pour lesquels il ne donne, au cours du film, aucune explication.

L’impression principale qui se dégage du film est celle du mystère. Car du mystère il y en a. Zvyagintsev sournoisement introduit quelques éléments scénaristiques qui mériteraient des éclaircissements : à qui téléphone le père lorsqu’il est sur le port ? Que contient la caisse en métal qu’il déterre sur l’île ? Pourquoi la mère affirme qu’il a été dans l’aviation ? En surtout, qu’a-t-il fait pendant ces douze années et quels sont ses projets pour l’avenir ? Ces interrogations tiennent le spectateur en haleine mais aucune n’est élucidée à la fin ce qui peut soit mettre le spectateur dans un grand état de frustration en estimant qu’on l’a mené en bateau, soit dans le cas contraire lui faire réaliser que ce n’est finalement pas important, que c’est à lui d’imaginer ce qu’il veut et que l’intérêt du film est ailleurs. C’est la seconde hypothèse qui prime pour Le retour : l’étrangeté du film, son atmosphère du grand nord, les personnages taiseux et pleins d’autres petits détails séduisent suffisamment le spectateur à moins que ce ne soit la russitude du film qui rende ce spectateur fataliste et lui fait accepter de ne pas voir ses interrogations élucidées.

retour1

Et la critique internationale de penser de même. Le film et son réalisateur – un illustre inconnu à l’époque – ont été remarqués dans les festivals pour obtenir la consécration à Venise en 2003 en recevant le lion d’or. Et même la critique russe s’est réjouie de voir un de ses représentants récompensé de la sorte (je le précise parce que ce ne sera pas la cas pour la production ultérieure de Zvyagintsev) ! C’est donc une belle histoire d’un grand artiste en germe qui a été opportunément « détecté » et en quelque sorte mis en orbite à la suite de ce film Le retour, lui assurant une notoriété ainsi qu’une bancabilité suffisante pour pouvoir financer sans trop quémander ses chefs d’oeuvres ultérieurs.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s