Voyage à Tokyo (1953) de Yasujiro Ozu

Voyage à Tokyo, titre anglais Tokyo story, titre japonais Tokyo monogatari c’est à dire « contes de Tokyo ». Les « monogatari » étaient monnaie courante dans les titres japonais de l’époque – Voir Ugetsu monogatari (Contes de la Lune vague après la pluie) ou Zangiku monogatari (conte des chrysanthèmes tardifs) du grand réalisateur Mizoguchi. Mais foin de Mizoguchi, c’est d’un autre grand maître qu’il s’agit ici, Yasujiro Ozu, dont le chef d’oeuvre, à tout le moins son film le plus connu, Tokyo monogatari donc, a été projeté au BFI dans le cadre du cycle Les femmes dans le cinéma japonais.

Il s’agit de l’histoire du couple Hirayama, deux petits retraités, de santé fragile qui entreprennent un long voyage – six heures de train – depuis la campagne où ils habitent jusqu’à Tokyo afin de rendre visite à ceux de leurs enfants qui y habitent. La venue des parents importune fortement les enfants en question, en particulier le fils aîné Koichi, un médecin de banlieue tout à ses consultations et la fille Shige, propriétaire d’un salon de coiffure, qui a autre chose à faire que de trimbaler ses vieux parents dans Tokyo. Il n’y a que la belle-fille Noriko, veuve du fils cadet qui a disparu lors de la guerre – on n’a jamais retrouvé son corps – qui accueille gentiment ses vieux beaux parents et se met en quatre pour rendre leur séjour agréable. Les autres les délaissent royalement, essayant par tous les moyens de s’en débarrasser, au besoin en les envoyant au vert, pour ne pas avoir à les cornaquer ou, encore pire, à les héberger.

Le scénario est simple, limpide et finalement assez linéaire visant à illustrer le message qu’Ozu veut faire passer, le matérialisme des générations du Japon de l’après guerre et la perte progressive des traditions de piété filiale. Ce n’est pas une idée neuve puisque le film s’inspire du livre The years are so long (de Josephine Lawrence, 1934) dont Léo McCarey a fait un film (Make way for tomorrow, 1937). J’imagine qu’Ozu, amateur de cinéma américain des années 30 qu’il a souvent émulé dans ses films de début de carrière, a vu le film et a pioché dedans pour écrire son scénario.

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Comme souvent chez le maître japonais, le thème est traité avec une infinie douceur. La caméra suit fidèlement le couple de petits vieux qui sont d’une gentillesse touchante, créant au premier regard, je devrais dire au premier dialogue – car il ont la voix du gentil petit grand-père et de la gentille petite grand-mère – l’empathie avec le spectateur. On comprend qu’ils sont importuns auprès de leur enfants car ils sont un peu « ploucs », peu dégourdis dans le grande ville dans laquelle ils sont perdus, mais leur attitude de toujours s’excuser d’être là, de se faire le plus discret possible et de toujours trouver des raisons aux avanies que leur font subir leur famille, leur garantit le soutien du public et, en contrepartie, l’opprobre pour leurs enfants qui les traitent indignement. La caméra d’Ozu est neutre en apparence mais se laisse parfois emporter par la douceur de ces deux personnages principaux, on s’émeut parfois, sur certains plans larges, de ces petits corps fluets dans un univers trop grand pour eux auquel ils sont étrangers (une belle image sur un bord de mer lors de leur séjour un thalasso par exemple). En bref, la filmographie est vraiment émouvante et le spectateur ne peut que fondre au vu de ce couple de petits vieux.

Et cela d’autant que le grand-père est incarné par l’acteur fétiche d’Ozu : Chishu Ryu. Ozu utilise systématiquement les mêmes acteurs dans tous ses films d’après 1945, je pourrais donc en faire la liste comme à chaque fois, mais je préfère cette fois m’attarder sur cet acteur qui joue la plupart des rôles principaux masculins. Il apparaît dans 52 des 54 films tournés par Ozu, excusez du peu !! En 1953, c’est un acteur de 49 ans, qui joue dans Tokyo monogatari le rôle d’un homme plus âgé, d’un petit vieillard (alors que dans Crépuscule à Tokyo, tourné quatre ans plus tard, il jouera le rôle d’un père de famille la cinquantaine tranquille et bien portant) fragile, tendrement amoureux de sa femme. Il paraît que son personnage buvait lorsqu’il était plus jeune, il est difficile de l’imaginer en père ou mari abusif d’après ce qu’on voit à l’écran. Il paraît aussi – c’est la notice Wikipédia qui le dit – que l’acteur a conservé toute sa vie l’accent du petit village de l’île de Kyushu (sud du Japon) dont il est originaire, accent suggérant l’honnêteté, la confiance. Si c’est vraiment le cas, je comprends qu’Ozu ait confié ce rôle à Ryu qui y est absolument bouleversant.

Les autres rôles sont à l’avenant, eux aussi merveilleusement distribués. Une mention spéciale pour Setsuko Hara dans le rôle de Noriko, la « bonne » belle fille, une figure quasi-christique qui, non contente de procurer du bonheur aux petits vieux, parvient à expliquer, voire à excuser le comportement odieux de leur progéniture lors d’un dialogue touchant à la fin avec la plus jeune fille de la famille, choquée par le comportement de ses aînés mais à qui elle explique qu’il ne faut pas juger et que tous, à notre tour, on pourrait aodpter au hasard de la vie des attitudes qu’on réprouve à d’autres moments.

Car c’est la grande force du film et de tout ceux du réalisateur d’ailleurs : le film ne prend pas – ou très peu – partie. Il n’y a pas de personnage unidimensionnel (sauf peut-être Noriko / Hara je dois admettre), notre sympathie tout comme celle d’Ozu peut très bien aller vers certains personnages plutôt que d’autres mais aucun n’est unanimement mauvais, on peut tous les racheter d’une certaine manière et donc s’identifier à ceux des personnages qui ne sont pas présentés de manière positive. Nul doute que beaucoup de spectateurs sont familiers avec les situations montrées dans le film sans toujours avoir le beau rôle. Alors Ozu explique ou excuse leur attitude lors du dialogue Noriko – Kyoko (la plus jeune soeur) à la fin, autre élément majeur du film lorsque Shukichi, le grand-père retrouve à Tokyo des amis de son village, se saoûle avec eux et qu’ils se mettent à « comparer » leurs fils pour que Shukichi s’aperçoive que les siens ne sont peut-être après tout pas les plus mauvais. Voyage à Tokyo est un film qui en appelle à l’intelligence du spectateur et qui sonde l’âme humaine très profondément en montrant que rien n’est simple et en tenant compte de toute son ambiguïté.

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Le film est tourné en 1953, soit huit ans après la fin de la guerre qui est omniprésente dans le film et c’est un élément qui nous permet de toucher du doigt la misère qui fut celle du Japon après la défaite de 1945. Le pays est dévasté, de nombreuses familles y ont perdu un proche et le film montre bien ces familles qui essaient de se reconstruire, la difficulté de faire le deuil des morts pour reprendre une vie normale et se tourner vers l’avenir. L’ombre du « si » (si untel n’était pas parti) est partout, chez Noriko dont le mari a « disparu » mais dont elle conserve la photo sur un petit autel ou encore chez l’ami de Shukichi qui a perdu son fils et son seul soutien (alors que Shukichi a encore ses enfants, aussi ingrats soient-ils). En extrapolant, je me suis demandé si il ne fallait pas intégrer, dans le jugement moral qu’on porte sur les personnages, la rancoeur de la jeune génération sacrifiée sur l’autel des ambitions nationalistes de l’ancienne; à l’égoïsme nationaliste des vieux se serait subsitué l’égoïsme individualiste et moins meurtrier des jeunes en quelque sorte.

Il y a donc beaucoup de niveaux d’inteprétation pour ce film bouleversant qui va marquer durablement de son empreinte l’histoire du cinéma. Il va la marquer … mais avec retard. En effet, Ozu est un réalisateur resté longtemps ignoré en occident à la différence de certains de ses contemporains. Kurosawa était suffisamment « occidentalisé », Mizoguchi suffisamment poétique mais Ozu était probablement trop « japonais » pour rassembler une audience nombreuse dans les salles obscures. La diffusion de ses films s’est longtemps limitée aux festivals et ce n’est qu’en 1972 qui le film a été projeté à New York et éveillé l’intérêt d’une critique unanimement élogieuse. En France, c’est véritablement Voyage à Tokyo qui a faire découvrir l’artiste au public français à sa sortie en … 1978 (!), son talent ayant visiblement échappé aux cinéphiles vigilants des années 60, à la cinémathèque ou aux Cahiers du cinéma. C’est peu dire qu’il a rattrapé son retard depuis. Voyage à Tokyo est une source d’inspiration inépuisable pour de nombreux cinéastes asiatiques bien sûr – comme Hou Hsiao Hsien – et aussi occidentaux. La presitigieuse revue Sight and Sound classe ce film comme « troisième meilleur film de tous les temps » (classement établi par un panel de 862 critiques), derrière Vertigo d’Hitchcock et Citizen Kane de Welles, une référence! Ozu est un peu au cinéma japonais ce que Vermeer est à la peinture hollandaise. Il est resté, non pas ignoré mais « indécouvert » (undiscovered) de son vivant, et ce n’est qu’après sa mort que des critiques inspirés l’auront finalement porté au firmament de son art, où il aurait toujours dû être. Il n’est jamais trop tard !

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