Pat Garrett et Billy the kid (1973) de Sam Peckinpah

Par un beau samedi de novembre, désoeuvré, je suis allé voir un western tardif que le BFI a eu l’heureuse idée de repasser sur grand écran : Pat Garrett et Billy the kid, du réalisateur américain Sam Peckinpah.

Le scénario est connu puisqu’il s’agit d’un épisode historique : à l’époque de la conquête de l’ouest, le hors-la-loi flamboyant Billy the Kid va être traqué par Pat Garrett, un shérif consciencieux et obstiné qui fut d’ailleurs son ami quelques années plus tôt. L’homme de loi va finir par coincer le kid et le descendre au prix de contorsions morales certaines, dans une atmosphère d’ouest finissant.

Il s’agit donc d’un western, genre comportant un certain nombre de sous-catégories. Nous avons les westerns épiques (façon John Ford), nous avons les westerns spaghetti (version Sergio Leone), le film qui nous intéresse aujourd’hui n’est rien de tout cela, c’est un western crépusculaire, un genre né dans les années 70 dont Peckinpah est probablement le plus talentueux représentant. Ce dernier est un réalisateur de ce qu’on a appelé le « nouvel Hollywood », un concept attrape tout qui désigne un groupe hétérogène de réalisateurs hostiles à la dictature des studios qui voulaient avoir le contrôle absolu sur leur film – une sorte de nouvelle vague à l’américaine, dix ans après la française -. Ces jeunes turcs de la nouvelle génération présentent une vision beaucoup plus désespérée de l’Amérique, influencée par le désastre du Vietnam qui à mis au jour les tartufferies officielles sur « l’amérique triomphante » de la décennie précédente. Et Peckinpah de mettre cette théorie en pratique dans un genre qu’il maîtrise parfaitement : le western.

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Comme d’autres à cette époque (dont Arthur Penn dans Little Big Man par exemple) et avec certainement plus de talent, Peckinpah a entrepris de démythifier le western. Cela paraît simple en apparence, ce ne l’est pas du tout : en fait il est aussi difficile de déconstruire un mythe – surtout bien installé comme celui-là – que de le construire.

Au premier abord, nous sommes clairement en train de regarder un western. Il y a un shérif, un hors-la-loi avec du charisme accompagné de mecs patibulaires, des petits villages avec des baraques en bois et des saloons où on boit du whisky, un gibet au cas où, des chevaux de rodéo qui ruent dans tous les sens. Tout cela nous est familier, nous sommes en terrain connu. Et pourtant … et pourtant il y a quelque chose qui cloche. Les héros sont fatigués. En fait de héros, ce sont plutôt des hommes. Dans les westerns traditionnels, les héros incarnent des vertus particulières (la bravoure, la lâcheté, la trahison), là non. Ce sont des hommes avec leurs qualités ET leurs défauts. Le shérif, par exemple, est un fonctionnaire payé par l’état pour faire un job sans état d’âme ni idéaux grandiloquents, il le fait par devoir, certainement pas par vocation. On ne lutte pas pour sa survie, on attend la mort dans cet ouest qui n’est plus aussi sauvage qu’à l’époque des pionniers – c’est assez clair dans le cas de Garrett dont la film montre l’assassinat, trente ans plus tard -. Le film est extrêmement désabusé et nous donc aussi.

La scène emblématique à ce sujet est celle de la mort du Kid lorsque Garrett s’introduit sans être vu dans la grande ferme où il s’est caché et l’attend tranquillement. Le Kid ne l’attendais pas et sort d’une jolie scène d’amour avec sa fiancée, il se lève de son lit pour aller dans la cuisine, tombe sur Garrett qui le descend d’une seule balle sans aucune sommation avant de repartir sans aucun problème sous les yeux ébahis des bandits de la bande du Kid qui le laissent se retirer sans intervenir. Cette passage est complètement anti-climax pour une scène où l’intrigue est supposée se dénouer, c’est l’exact opposé de Sergio Leone et cela montre que les duels héroïques entre deux monstres sacrés de l’ouest ne sont plus de saison, il s’agit simplement de faire ce qu’on a à faire, sans risques, sans bavures et de se retirer tranquillement une fois sa mission accomplie.

Pour incarner ses héros, Peckinpah a fait appel à James Coburn pour jouer Pat Garrett. Il joue donc un homme désabusé, un expert en son métier mais qui ne trouve aucune satisfaction personnelle à l’exercer, qui regarde le monde de haut et au fond méprise ses congénères qui y vivent et le prennent au sérieux. Cela ne vous rappelle rien ? A vrai c’est c’est le portrait craché de John Mallory, le révolutionnaire irlandais joué par ce même Coburn dans Il était une fois la révolution de Sergio Leone. Des rôles que l’acteur affectionne et dans lequel il excelle, il est tout aussi crédible sous la caméra de Leone que sous celle de son exact opposé : Peckinpah. C’est assez troublant de voir le même acteur jouer avec autant de bonheur le même rôle dans des films aussi antagonistes.

Le Kid, c’est Kris Kristofferson, un jeune acteur à l’époque qui a commencé sa carrière dans la musique et à qui Peckinpah mettra vraiment le pied à l’étrier (il tournera aussi dans les deux prochains films du réalisateur). C’est lui aussi le candidat idéal pour ce genre de rôle. C’est le personnage positif et romantique du film qui est condamné dès de départ. Il vit dans un ouest fantasmé, celui des westerns de John Ford que Peckinpah veut justement déboulonner, c’est la gueule d’amour au sourire enjôleur qui traine une forme de dilettantisme (voir la scène au début quand il se rend à Garrett après le siège de la planque qu’il occupait) et sa nonchalance dans les sables du Nouveau Mexique. Il exprimes des sentiments en voie de disparition comme l’amour (envers sa petite fiancée latina) ainsi que la fidélité, la compassion aussi en même temps que – sentiment rarissime à l’époque – l’absence de racisme (comme le prouve son attitude envers la famille mexicaine massacrée lors de son retour à Mexico). C’est à cette anomalie de l’ouest que Kristofferson prête son visage de beau gosse et son sourire en coin. Là encore un choix vraiment judicieux pour donner la réplique à Coburn.

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L’autre acteur qu’il faudrait mentionner, dans le rôle, romantique lui aussi, du jeune bandit de la bande au Kid, qui l’a suivi après l’avoir vu s’échapper de la prison du village où il habitait, un jeune hors la loi taiseux, au visage d’écolier et habile lanceur de couteaux, c’est Bob Dylan. Il est lui aussi formidable dans ce rôle là, mais le grand apport de Dylan pour le film n’est pas sa performance d’acteur, c’est bien entendu pour sa musique qu’il a composée exprès. Nous avons donc un western fin de siècle qui narre le déclin sur un mode nostalgique avec la musique de Dylan pour l’accompagner. Les ballades de l’artiste collent parfaitement au film. Dylan est un immense artiste solo, ses oeuvres évoquent si bien une Amérique romantique dans une large mesure fantasmée et il trouve dans le cinéma de Peckinpah le support idéal pour que les deux, la musique et le film, se mettent en valeur l’un l’autre. De grands et beaux moments de cinéma.

A la sortie de la salle, je me suis précipité sur Wikipédia pour savoir si la réalité historique correspondait au scénario du film. Et contre toute attente, tout ce qui y est montré y est rigoureusement authentique. Les derniers jours du Kid sont en effet marqués par une évasion éclair, suivie d’une traque de Garrett, poussé par les autorités politiques et par les capitalistes avides de sécurité pour y faire prospérer les affaires dans ces contrées récemment pacifiées. En d’autres termes, Peckinpah a respecté à la lettre la contrainte historique dans l’écriture du scénario en l’adaptant à sa vision de fin d’une époque de l’ouest américain. Il reprend à son compte une théorie développée par l’historien américain Frederick Jackson Turner dans un essai de 1893 The signicance of the Frontier in American History, essai qui a eu pas mal de succès en son temps qui expliquait que ce qui a fait les succès des Etats-Unis au XIXème siècle, c’était l’existence de cette « frontière » (au sens de l’anglais frontier, c’est à dire limite du monde connu), toujours repoussée qui stimulait l’esprit pionnier de ses habitants et que, maintenant que la conquête et la civilisation avaient atteint le Pacifique, le frontière avait disparu et le pays de vait se préparer à une phase de déclin. Je ne sais pas si Peckinpah a lu Turner mais ce que je sais, c’est qu’il l’illustre dans son film et que en creux, il s’en approprie ses idées. Cette Amérique des années 70, des Blacks Panthers, des sectes psychedéliques de tout poil, de la guerre du Vietnam aussi est en panne d’idéaux et elle aussi en déclin, et est métaphorisée à l’écran en recyclant un de ses mythes les plus glorieux, les westerns, et en le dépouillants petit à petit de ses éléments marquants. Crépusculaire je vous dit ! On ne pouvait trouver meilleur qualificatif pour ce film !

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