Un héros (2022) d’Asghar Farhadi

Avertissement : je ne vais pouvoir donner mon avis sur le film sans le divulgâcher irrémédiablement pour ceux qui ne l’ont pas vu. Donc, passez votre chemin si vous avez l’intention de le voir un des ces jours.

Le très attendu film d’Asghar Farhadi vient de sortir à Londres et c’est avec intérêt que je suis donc allé le voir, intérêt porté d’abord par le réalisateur dont j’aime assez le cinéma et par le bon accueil critique à Cannes l’an dernier et un peu plus tard lors de sa sortie en France.

Rahim est un jeune homme en prison pour dettes qui se voit octroyer une permission de deux jours pour rendre visite à sa famille mais aussi à sa fiancée qu’il projette d’épouser lorsqu’il sortira. Sa fiancée a trouvé par hasard un sac contenant de l’argent, aubaine incroyable dont elle entend faire profiter Rahim pour qu’il repaye sa dette à son créancier, et donc s’affranchisse. Mais après réflexion, Rahim décide finalement de ne pas garder cet argent qui ne lui appartient pas et de tenter de trouver son propriétaire pour le lui restituer.

Le cinéma de Farhadi à partir de 2011 (et Une séparation qui est le film qui l’a vraiment fait connaître en occident) est un savant dosage de problématique sociale et de thriller. En plus de cela, c’est un cinéaste qui revient au pays après ses deux derniers films tournés en France et en Espagne qui n’avaient pas eu les honneurs de la critique – même si je dois admettre avoir bien aimé son dernier film (espagnol) Everybody knows -. Nous avons là un film où le côté thriller – saisissant – mène l’action mais où l’aspect social, loin d’être absent, sert de toile de fond, de substrat et contribue à crédibiliser cette histoire qui, sans ce côté réaliste, paraîtrait complètement rocambolesque.

La manière dont les événements s’enchaînent, dont le pauvre Rahim va tomber de Charybde en Scylla, dont la moindre petite maladresse ou omission va avoir des conséquences catastrophiques est tout simplement stupéfiante. Nous avons ici un scénario millimétré où chaque événement qui arrive coule en fait de source, où chaque personnage et chacune de ses actions s’inscrit dans un cadre bien précis où rien n’est laissé au hasard. Cette histoire, ce scénario est d’une cohérence absolument hallucinante où rien, même les éléments non éclaircis, n’est superflu ou relève de l’oubli. Du travail d’orfèvre vraiment !

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Au sujet des éléments non éclaircis : il y a des petits détails du scénario qui ne sont pas complètement clairs, rien qui ne vienne frustrer le spectateur dans le style « il manque une case » mais suffisamment pour l’amener, sainement, à se questionner et à alimenter les discussions d’après film. Ainsi, on ne sait jamais très bien la situation exacte à cause de laquelle Rahim a été envoyé en prison. Egalement, on ne voit pas à l’écran le moment où l’argent a été découvert ce qui va pouvoir alimenter toutes les spéculations. Enfin, autre exemple, la femme qui a finalement récupéré l’argent disparaît corps et biens, a visiblement quelque chose à cacher et … on n’en saura pas plus. C’est malin, et en fait c’est plus que malin, c’est adroit, car on en vient à se poser non pas des questions sur les chaînons manquant du scénario mais des questions plus générales : Rahim a-t-il mérité d’aller en prison (on veut bien croire que non mais son créancier qui le déteste semble être un gars, certes irascible mais aussi honnête et de bonne foi, alors ?) et aussi – question essentielle -, Rahim est-il réellement une victime du sort où est-il une sorte d’affabulateur machiavélique dont la machination aurait finalement foiré. A ce sujet, je dois admettre penaud que je me suis demandé pendant la moitié du film si cette seconde option n’était pas la bonne avant finalement de pencher pour le première. Je suis peut-être un peu naïf à moins que ce ne soit le talent scénaristique de Farhadi qui parvienne à maintenir cette ambiguïté. En tout état de cause, qu’on « comprenne » suffisamment tôt ce qui se passe où pas, l’ensemble est diaboliquement efficace.

Et pour ancrer son scénario dans une certaine réalité, le film nous gratifie également de personnages plus vrais que nature : Rahim bien sûr, son créancier Bahram, un brave type encore une fois mais qui malgré cela va être cause de beaucoup de souffrance, le très beau personnage de Farkhondeh, la fiancée de Rahim, une femme de 37 ans, divorcée, pour qui Rahim est la seule chance de fonder sinon une famille, du moins un ménage, et enfin le petit Siavash, fils de Rahim d’un premier mariage, enfant souffrant de bégaiement ce qui aurait pu être source de pathos malvenu mais pas du tout : non seulement ce personnage n’amène aucun pathos mais en plus, son handicap va servir très habilement le scénario.

Et le voilà donc, ce scénario, complété par une couche sociale. En Iran, tout le monde est très soucieux de sa réputation. Celle de Rahim qui va connaître des hauts et surtout des bas ce qui va la faire beaucoup souffrir, le frère de Farkhondeh surveille farouchement le sienne en s’assurant que sa sœur fréquente, et possiblement épouse, quelqu’un de « bien », le créancier Bahram bien sûr souhaite conserver la sienne même si il refuse cruellement toute faveur à Rahim, la prison également voudrait effacer le scandale d’un suicide récent, l’administration pourrait employer Rahim mais veut auparavant s’assurer de sa moralité et lui impose de sourcilleuses vérifications, les ONG – qui d’ailleurs en prennent pour leur grade – soutiennent les bonnes causes mais dans certaines limites, celles d’abord qui sont vraiment « bonnes » et surtout celles qui vont les aider à assurer leur réputation justement. Tout le monde dans ce film surveille sa réputation comme le lait sur le feu et cela d’autant plus qu’elles sont faciles à faire et à défaire grâce ou à cause des médias en général – dont la télévision – et des réseaux sociaux en particulier. Et là encore, Farhadi de s’emparer d’un thème porteur, pour ne pas dire tarte à la crème (la puissance de feu des réseaux sociaux, vous pensez !) de manière magistrale, pour en faire un élément du scénario qui va faire avancer l’intrigue dans la direction voulue qui n’est pas toujours celle à laquelle le spectateur s’attend.

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Et l’arrière-plan du film nous montre finalement cet Iran des années 2020, un Iran moderne où tout le monde utilise les réseaux sociaux, où une femme – divorcée de surcroît – peut exercer la profession d’orthophoniste et tenter de soigner des enfants bègues, un Iran archaïque en même temps où on envoie encore des gens en prison pour dette, où les filles ont encore des dots et où l’honneur et la réputation sont encore des vertus cardinales qui conditionnent votre statut social, un Iran traditionnel avec les très belles images du tombeau de l’ancien grand roi Xerxès à Shiraz où se déroule le film, un Iran qui souffre économiquement qu’on devine en creux quand trouver un travail y relève de la gageure, et un travail bien payé encore plus et quand les usuriers y ont toujours pignons sur rue. Le scénario formidablement travaillé n’est pas une excuse pour ne pas montrer le pays tel qu’il est, sans dissimuler les souffrances du peuple.

J’ai beaucoup parlé du scénario car c’est vraiment là où le film étincelle, mais je me dois aussi de mentionner que sa caméra est exactement là où il faut qu’elle soit pour servir ce scénario et pareil pour le casting : tout ces acteurs à, commencer par Amir Jadidi qui joue Rahim, sont excellents. Si je devais émettre une toute petite réserve (ce post est unanimement laudatif), c’est qu’il manque peut-être un petit peu d’émotion : le scénario est tellement adroit que la sidération l’emporte sur l’émotion et qu’on ne ressent pas, autant qu’on le devrait à certains moments, le tragique de la situation de Rahim.

Et voilà donc Asghar Farhadi comme on l’aime, inspiré, brillant qui a convaincu les jurés de Cannes l’an dernier de lui décerner le Grand Prix du jury (ex-aequo avec Compartiment n° 6 de Juho Kuosmanen), un choix que, vous l’avez compris, j’approuve complètement et qui confirme tout le bien que je pense de ce cinéaste. Le film a été proposé par l’Iran pour l’Oscar du meilleur film étranger (chez le grand Satan) et ce post est écrit en janvier avant que la sélection finale, et donc le lauréat, ne soit décidé. Cela n’a, en ce qui me concerne, pas grande importance, récompense ou pas, mon enthousiasme transpire au travers de ces lignes et Farhadi a définitivement consolidé sa position dans ma liste des réalisateurs qui comptent.

2 réflexions sur “Un héros (2022) d’Asghar Farhadi

  1. Brillante critique pour ce film que j’avais également encensé dans mon article. Évidemment aujourd’hui on pense à la place des femmes dans le film, que Farhadi montre combattantes mais encore soumises au diktat familial. Par ces petites touches subtiles glissées dans le flot du thriller qui étrangle le personnage, une réalité sociale tragique se fait jour.

    • Oui, on en avait discuté sur ton post. Et on est à peu près d’accord. Farhadi a un immense talent pur les scénarios emmêlés, c’est un grand artiste. J’aime même ses films « étrangers » comme Everybody knows qui n’a pourtant pas eu les honneurs de la critique.

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