Les salauds dorment en paix (1960) d’Akira Kurosawa

Un dimanche oisif, je suis allé au cinéma en début d’après-midi pour voir un film (Le conformiste de Bertolucci) et en rentrant, je me suis aperçu qu’il passait, un peu plus tard dans la soirée, un film du cycle consacré à Akira Kurosawa au BFI que je n’avais pas noté dans mes tablettes : Les salauds dorment en paix (1960). J’ai hésité car cela faisait beaucoup de cinéma en une journée, et j’ai décidé d’y aller. Et vous savez quoi ? J’ai bien fait.

Le magnat de la construction Iwabuchi marie sa fille à un prétendant qu’il a recruté comme secrétaire personnel et dans lequel il place de grandes espérances. La pauvre jeune fille n’est pas un excellent parti vu qu’elle est boiteuse et la société de son père, bien que riche et puissante, sent un peu le soufre vu qu’elle est suspectée de verser pots de vin pour emporter ses contrats, accusations qu’elle a toujours réussi à contrer grâce au suicide opportun de ses employés les plus mouillés, éteignant ainsi les poursuites judiciaires. Cela dit, un justicier inattendu va empêcher au dernier moment le suicide d’un des comptables, lui faisant comprendre qu’il serait plus utile vivant, à dénoncer les magouilles de ses supérieurs.

En 1960, Kurosawa vient juste de créer sa société de production et souhaite l’inaugurer avec un film qui lui tient à cœur, un film qui a une raison sociale (« social significance »), un film dénonciateur des travers de son pays. Ce sera Les salauds dorment en paix et cela prendra la forme d’un polar avec une critique féroce de la corruption qui – selon lui – gangrène la société japonaise d’après guerre.

Le scénario s’inspire très indirectement de Hamlet (vraiment très indirectement, c’est la notice du BFI qui me l’a fait remarquer, je n’avais rien vu du tout) mais c’est en vérité bien plus que cela : c’est un scénario au cordeau, bien ficelé, avec du suspense, des retournements, de la vengeance, des dilemmes moraux, de l’émotion avec même un peu de romance et surtout, surtout – ce qui est primordial pour moi dans ce genre de film – une fin vraiment bien foutue qui trompe avec délectation son petit monde. Une demi-heure avant la fin, je voyais déjà venir de loin une happy end niaiseuse histoire de finir le film : j’avais tout faux et c’est tant mieux. Le film dure deux heures et demie qu’on ne voit absolument pas passer.

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C’est un film à l’élégant noir et blanc, qu’on pourrait par certains aspects qualifier de « noir » au sens américain du terme, en particulier à cause du suspense policier et du héros positif avec ses fêlures (le personnage principal de Nishi). Cela dit, il s’éloigne du style noir en même temps qu’il s’ancre dans la réalité. Il évoque ainsi l’épineuse question de savoir si on doit se faire justice soi-même si les institutions sont incapables de le faire et surtout avec quels moyens. Comment faire du mal aux purs « méchants » sans faire (trop) de mal à ceux qui le sont moins ou qui ne le sont pas. Pas simple, et les péripéties du scénario, les échanges entre les personnages de Nishi et Wada, illustrent avec élégance ce point, en s’autorisant même parfois une discrète pointe d’humour (la scène avec la flasque de whisky – je reste volontairement allusif car je veux vraiment déflorer le moins possible le scénario -).

C’est surtout une satire (mais est-ce vraiment une satire ? N’est-ce pas la réalité ?) impitoyable de la société japonaise de l’époque et du degré astronomique – d’après le film – de corruption qui règne dans les hautes sphères. La notice du BFI m’a éclairé en faisant remarquer que c’était un sujet sensible au Japon à cette époque (alors que traiter de ce sujet en France ou aux Etats-Unis n’aurait probablement posé aucun problème) et que Kurosawa explique même que la corruption qu’il expose ne touche que le big business et n’aurait pas pu toucher le monde politique sauf à « avoir des ennuis » (sic ! Dixit Kurosawa dans une interview à Sight and Sound, 1964, citée dans la notice du BFI). Bigre ! Là aussi le scénario est bien fait, assez crédible et les moyens – d’une immense brutalité – employés pour arriver à ses fins ne peuvent que susciter l’effroi du spectateur.

Kurosawa va réutiliser l’innovation qui lui a si bien réussi il y a deux ans dans La forteresse cachée, l’écran large, the « Tohoscope », comprendre le cinémascope. Le tout est couplé avec un noir et blanc élégant, magnifiquement contrasté, plutôt dans les blancs au début pour le mariage, et dans les noirs vers la fin pour la – très bien éclairée – scène dans la prison de l’usine en ruine. C’est très beau et cela renforce l’attention qu’on porte à l’action – l’intérêt principal du film – et l’empathie pour les personnages.

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Et qui dit personnages dit donc acteurs. Le casting brille comme souvent chez Kurosawa par la présence incroyable de Toshirō Mifune. Voyez un peu : il y a trois jours, je l’avais vu jouer le rôle d’un bandit médiéval complètement dingue (dans Rashōmon), avant hier, il jouait le rôle d’un grand général altier qui tente de sauver sa princesse des armées qui la poursuivre (La forteresse cachée) et là, il joue le rôle d’un petit bureaucrate d’après guerre, binoclard, passe-muraille, dont personne ne se méfie mais qui trame un complot machiavélique. On peut difficilement faire rôles plus antagonistes et dans celui-là aussi Mifune est complètement bluffant, même si je ne l’aurais probablement pas reconnu si son nom n’avais pas été au générique. C’est vraiment un très grand acteur, qui sait tout faire, comme il nous le prouve à l’écran ce soir. Il est fort bien secondé par les autres acteurs de la distribution dans des rôles moins importants en volume.

Voilà. Je vais faire court sur ce post et je suis fier de ne pas en avoir dit trop sur ce scénario haletant, et j’encourage chaudement ceux qui aiment Kurosawa ou tout simplement ceux qui aiment les bons polars à y jeter un coup d’œil, et cela d’autant plus que la fiche Wikipédia du film précise que c’est « un des films de Kurosawa les moins connu en Europe » ce qui est parfaitement immérité. En tout cas, connu ou pas, il a quand même rassemblé environ deux cents spectateurs enthousiastes dans la grande salle du BFI ce soir. Une chose est sûre, c’est qu’il faut que je redouble d’attention pour ne pas rater des pépites pareilles du cycle consacré à Kurosawa et je m’en vais de ce pas revisiter le programme pour reconfirmer mes séances de la semaine prochaine.

2 réflexions sur “Les salauds dorment en paix (1960) d’Akira Kurosawa

  1. J’ai peut-être moins aimé que toi, mais on trouve en effet dans ce film quelques scènes magnifiquement construites et filmées qui témoignent du talent si singulier de Kurosawa. Et je suis d’accord, un film qui montre l’étendue du registre d’acteur de Mifune que l’on réduit parfois à des rôles de Samouraïs énervés. Le rapport avec Hamlet me parait en revanche vraiment très lointain. J’ai encore en tête l’impact visuel du dernier plan.

    • Oui, le film m’a vraiment enthousiasmé, et avec le recul, c’est peut-être dû au fait que ce soit le premier film de ce long cycle qui ne soit pas un jidaï geki. C’est aussi le premier film que je n’avais jamais vu auparavant. Le suspens est bien maîtrisé, j’ai vraiment marché

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