Le festival d’automne a commencé au BFI et le très attendu (par moi en tout cas) cycle Claude Chabrol avec lui. Et quitte à commencer, autant que ce soit par le commencement, voici donc le tout premier film d’un jeune réalisateur, ancien critique aux Cahiers du Cinéma, voici Le beau Serge, de Claude Chabrol, un film sorti en 1958 à la postérité considérable.
François Bayon est un étudiant parisien qui revient se reposer et passer l’hiver dans son village natal de Sardent, dans la Creuse, après une attaque de tuberculose. Il y retrouve alors des visages familiers, ceux des gens qu’il a connu dans son enfance, et parmi eux celui de Serge, son meilleur ami. Celui-ci a cependant mal tourné: il aurait voulu partir mais n’en a pas eu la possibilité, s’est assez rapidement (mal) marié à une femme, Yvonne, qui lui a donné un enfant mort-né et que, pour cela, il maltraite, et surtout a essayé de noyer son mal de vivre dans l’alcool.
L’histoire du film est connue: Chabrol et quelques autres étaient critiques aux Cahiers du Cinéma et leur plume alerte vilipendait méchamment le cinéma de l’époque, en studio et assez statique. Les critiques des critiques rétorquaient à ces derniers « j’aimerais bien vous y voir » et Le beau Serge est la première tentative de les prendre au mot lorsqu’un critique des cahiers, Chabrol donc, est passé derrière la caméra pour un long métrage. Truffaut avait déjà sorti un moyen métrage, Les mistons, l’année précédente. Chabrol va surtout avoir la possibilité de produire son film tout seul grâce à un héritage de sa femme. A l’approche de l’hiver 1957, l’aventure peut donc commencer.

Le film st tourné en terrain connu, le village de Sardent où habitait la grand-mère de Chabrol et où il a passé les années d’occupation. Autant dire que le réalisateur est familier de cet environnement et de ces gens, dont certains jouent comme figurants dans le film. Dès les premières minutes de film, lorsque François arrive au village, on est plongé brusquement dans cet environnement rural : l’autocar bringuebalant avec valises et colis sur le toit qui relie la grande ville (Guéret ! Rien que ça) au village, les retrouvailles avec le copain qui donne des nouvelles de tout le monde et explique ce que les gens sont devenus, les autres retrouvailles avec les envieux qui observent celui qui a réussi le regard en-dessous, les potins allègrement relatés où tout le monde bave sur tout le monde, servi par le noir et blanc et la magnifique cinématographie (et lumière) d’Henri Decaë Tout cela est très réaliste et aurait d’ailleurs pu l’être encore plus, quasi-naturaliste, car Chabrol avait tourné pas mal d’autres scènes relatant la vie des gens du village : le boulanger faisant le pain, les ragots échangés lors des courses, les écoliers se rendant à l’école. Malheureusement, la version finale faisait deux heures trente-cinq et Chabrol a été obligé de couper au montage (ce qu’il a admis avoir regretté par la suite).
Ensuite, on peut nous montrer la campagne – ce que fait le film et qui est au coeur de son scénario – en la confrontant avec son opposé, la ville, pour mieux mettre en valuer sa spécificité. François le citadin, que la caméra suit tout le temps, joue ici le rôle de Candide qui observe mais aussi qui reçoit les confidences, les réflexions de ceux qui ne souhaitent pas se confier à leurs pairs. Et c’est parfois édifiant: cela éclaire non seulement la misère de leurs semblables, mais aussi et surtout la leur. Les lamentations du curé sur la désaffection de ses ouailles et surtout le cri de désespoir de Serge lorsqu’il explique la pauvreté du village lorsqu’il voit les enfants entrer dans l’école sont assez déchirants. Le film n’est pas une déclaration d’amour à la ruralité loin de là, ses tares sont d’ailleurs assez largement exposées mais sont aussi mises en perspective – je n’ose pas dire « expliquées » – par le déclin, le vieillissement et surtout de déclassement des populations (ceux qui réussissent vont à la ville) montrés à l’écran.
Le citadin François n’est cependant pas un observateur neutre et en prend quelque part pour son grade. Il est naïf, certes, mais il est aussi arrogant en s’improvisant psy et s’imaginant pouvoir régler les problèmes de Serge avec ses idées toutes faites. La vérité dans ce film, est que personne n’est parfait et que des situations embrouillées ne peuvent s’arranger qu’avec un peu de chance et si chacun essaie un petit peu d’y mettre du sien et que si ce n’est pas le cas … Dieu seul sait ce qui peut advenir.

Et que peut-il advenir, justement ? Là le film superspose à son substrat réaliste une dose de suspense, un art auquel Chabrol, en bon amateur d’Hitchcock comme tous les jeunes turcs des cahiers, se frotte avec un certain talent. Ce n’est pas le but premier du film certes, mais la façon dont les maladresses de François essaient de contenir sans succès le comportement déviant de Serge crée une certaine tension, le spectateur craint le pire et se demande comment tout cela va finir. Et cela finit … de manière étonnante, avec un épilogue, en ce qui me concerne, inattendu et à la réflexion réussi.
Pour incarner cet amitié mâtinée de jalousie, Chabrol s’est offert les services de deux acteurs épatants qui se complètent parfaitement. Pour jouer François, c’est Jean-Claude Brialy qui est sollicité, un jeune Jean-Claude Brialy, acteur encore débutant à l’époque, qui se glisse parfaitement dans la peau de ce jeune homme gauche – il a perdu les codes de la société dans laquelle il s’immerge -, souffreteux mais aussi condescendant envers les ruraux qu’il côtoie, parfois lorsqu’il se « laisse » casser la gueule. C’est lui qui mène la danse, la caméra le suit la plupart du temps, le récit est focalisé sur lui, ses errances sont aussi celles du spectateur. En face, le « beau » Serge, c’est Gérard Blain, un personnage lui aussi changeant, tantôt brute alcoolisée haïssable lorsqu’il maltraite sa femme, tantôt jeune homme désillusionné, fragile, et qui sait qu’il a gâché sa vie en restant dans ce village mourant. Il est beau gosse mais son charme se dissipe lorsqu’il se sert des verres de vin jusqu’à la gueule où lorsqu’il prend sa bouteille dans son camion en partant au boulot. Des personnages vrais, touchants, qu’on ne déteste jamais sans toutefois les aimer, qui contribuent comme il se doit au côté naturaliste du film. Signalons aussi le rôle de Marie, la jolie fille du village, un peu allumeuse – un rôle assez classique – confié à celle qui est à l’époque la femme de Blain, une grande actrice en devenir, Bernadette Lafont.
Ce film est un jalon de l’histoire du cinéma, le premier long métrage estampillé « nouvelle vague », c’est aussi un film qui laisse entrevoir ce que sera le cinéma de Claude Chabrol dans l’avenir, une satire sociale féroce, une manière sans concession de croquer, parfois d’opposer les gens de la ville et ceux de la campagne. Il prépare d’ailleurs un film miroir de celui-ci, Les cousins, avec Blain jouant le rural arrivant à Paris et Brialy jouant le parisien (un beau film mais je préfère Le beau Serge), film qui sortira l’année suivante. Un grand réalisateur est entré dans la danse en cette année 1958, le début d’une longue carrière qui va durer cinquante ans et qui va, pour mon plus grand plaisir, occuper les écrans du BFI pour les semaines à venir.


















