Je suis allé voir un grand classique – projeté d’ailleurs dans le cadre des Big Screen Classics du BFI – de ce cinéma de l’âge d’or d’Hollywood que j’aime tant, une magistrale copie 35mm, comme au bon vieux temps, de Key Largo, le film de John Huston sorti en 1948.
L’extrême sud-est des Etats-Unis, à la pointe de la Floride, est constitué d’un chapelet d’îles reliées entre elles par une chaussée, qu’on appelle les « keys ». La plus grande d’entre elle s’appelle Key Largo et c’est sur ce bout du monde qu’échoue Frank McCloud, un ex-soldat de la deuxième guerre mondiale qui s’arrête à l’hôtel Largo. Il souhaite rendre visite à la famille de George Temple, un soldat opérant sous ses ordres et mort à Monte Cassino. Cette famille se compose de son père James et sa veuve Nora. En arrivant, et avant même de rencontrer Temple, il est très mal reçu par un groupe de types patibulaires qui ont réservé tout l’hôtel pour quelques jours pour une partie de pêche, le chef de cette troupe étant le mystérieux occupant de la chambre 11 qui pour l’instant reste invisible. Alors qu’un ouragan se rapproche et que tout le monde vient chercher refuge dans la maison, les types patibulaires tombent le masque: ce sont en fait une bande de gangsters menés par le redoutable Johnny Rocco, qui veulent conclure un deal et qui, une fois démasqués, se trouvent contraints de prendre les Temple et McCourt en otage le temps de finir leur business.
C’est le producteur du film Jerry Wald qui a obtenu les droits d’une pièce de Maxwell Anderson de 1939, avant l’entrée en guerre donc, racontant l’histoire d’un américain parti combattre en Espagne avec les Républicains, qui par couardise s’est dégonflé, a demandé à ses camarades de se rendre ce qu’ils n’ont pas fait, ils ont tous été tués et le « héros » se compromet avec les fascistes pour s’en sortir et rentrer chez lui. Dévoré par le remord, il rend visite à la famille d’un un ancien camarade qui a perdu la vie pour tenter d’expier sa lâcheté. Là, il croise les bandits qui sont des mexicains et se rachète en mourant à la fin. Je déflore volontiers la pièce car il n’y a à peu près aucune chance que personne ne la voie et pour montrer les différences abyssales qu’il y a avec le film et le travail de réécriture considérable opéré par Huston. Vous pensez bien que ce n’est pas le genre d’histoire qu’on raconte en 1948 – trois ans après la fin de la guerre, aux Etats-Unis où on a besoin d’exalter le courage des boys et où surtout on veut fait jouer un rôle de héros positif à quelqu’un comme Bogey. Alors voilà Huston et son scénariste Richard Brooks qui partent pour les keys de Floride, pour se mettre dans l’ambiance et remodeler tout cela.

La pièce traite donc de la lâcheté et du remord lors d’une guerre lointaine et oubliée (la guerre civile espagnole), dans le film, il s’agissait donc d’utiliser la Guerre, la « vraie », comprendre le second conflit mondial encore très présent dans les esprits. De surcroît, les soldats sont ceux de l’armée régulière, qui vont combattre pour leur pays et non pas de volontaires allant combattre pour des idéaux de gauche, qui allaient d’ailleurs se trouver démonétisés dans la décennie suivante. Huston n’a pas complètement évacué le thème du courage et de la lâcheté, on le retrouvera un moment dans le film où on se demande si McCloud va avoir le courage d’appuyer sur une gâchette mais c’est complètement anecdotique (et même évitable). A la place on a un huis clos étouffant, avec un groupe d’hommes et de femmes confrontés au mal, au crime avec en plus du sadisme accompagné d’une grande vulgarité contre lesquels on doit, si on ne veut pas être asservi, faire preuve d’un grand courage et se rebeller pour rétablir son droit. Les gangsters comme métaphore des forces maléfiques qui font douter l’Amérique et flattent le pire d’elle-même : c’est une belle lecture du film (emprunté au biographe de John Huston Scott Hammen cité dans la notice du BFI) qui nous parle de ces Etats-Unis d’après-guerre, victorieux certes, mais inquiets, peu sûrs d’eux-mêmes. Ils n’ont pas vu venir le fascisme et gardent un très mauvais souvenir de la corruption et des gangsters rois qui régnaient au temps de la prohibition, cette même prohibition qui a fait la fortune des gangsters du film. Un film qui fleure bon son époque et sa mauvaise conscience. Un film tourné presque exclusivement en studio, contre l’avis de Huston, mais la Warner n’a pas voulu financer un tournage in situ, et cela d’autant moins que le précédent film de Huston, Le trésor de la sierra Madre, n’avait pas renconté le succès attendu. Un film cependant avec ce qu’il faut de tropical pour plaire à un aventurier comme Huston.
Tropical oui, et c’est là qu’intervient un autre personnage inhabituel qui va grandement contribuer à la tension du film : le cyclone tropical qui vient frapper la Floride lors de la prise d’otage. Les personnages du film font face à deux menaces : les gangsters mais aussi l’ouragan et ces deux menaces se neutralisent dans la mesure où l’ouragan non seulement terrorise les gangsters mais aussi les empêche de mener leur business à bien. L’ensemble est assez terrifiant, les verres et les bouteilles du bar valdinguent, les volets claquent, le jeu des pouvoirs vacille un peu dans la mesure où on pense que le météo peut venir en aide aux otages et la tension monte d’un cran ce qui donne un aspect gothique au film. L’utilisation de la tempête pour susciter l’effroi n’est pas nouveau au cinéma mais dans ce cas-ci, c’est particulièrement bien fait.

Et puis évidemment, on a une distribution en or massif. Ce film est le quatrième et dernier qui rassemble à l’écran le couple mythique d’Hollywood, Humphrey Bogart et Lauren Bacall. Autant Bacall, qui joue Nora, a un petit rôle, même si elle a son nom en grand sur l’affiche, autant c’est un magnifique rôle qui est confié à Bogart, celui d’un homme solitaire, sans attaches, soldat démobilisé qui va se chercher une famille auprès de ceux qui ont perdu un de leurs être chers, et dont l’adoption va être soudée par l’adversité, les épreuves qu’ils vont traverser avec action héroïque à la fin. C’est un rôle taillé sur mesure pour l’acteur, de ceux qui ont fait sa légende, c’est aussi pour ce genre de prestation, attendues mais tellement savoureuses, que je me délecte de ces séances du BFI. L’autre rôle qui sort vraiment du lot est celui du gangster Johnny Rocco qui est absolument glaçant confié à Edward G Robinson. L’acteur est familier de ce genre de rôles dans lesquels il a excellé pendant toute sa carrière et dans celui-là en particulier, il faut admettre qu’il est particulièrement impressionnant. Il a une entrée en matière spectaculaire, c’est un personnage mystérieux (personne ne l’a encore vu mais tout le monde en parle) et il apparaît comme un nabab dans son bain lisant le journal, fumant un énorme cigare qui lui tombe de la bouche avec une gueule effrayante, « un crustacé sans sa coquille » comme le décrit Huston. C’est un personnage cruel, sans scrupules, un tueur de sang froid mais aussi vaniteux, sensible à la flatterie. La caméra de Huston, lui colle au visage avec des gros plans, des contre-plongées qui accentuent encore plus l’effrois qu’il suscite. C’est un très grand rôle pour Robinson et un choc de titans dans ces confins des Etats-Unis quand on songe qu’on met Bogart en face de lui. Les personnages secondaires sont bien traités (si on veut bien excepter les gangsters qui sont bêtes et hideux), avec d’abord le rôle de Gaye, personnage pathétique, la maîtresse alcoolique et défraîchie de Rocco, une pauvre femme, ancienne chanteuse de night club complètement accro à la boisson que Rocco méprise et se plaît à humilier de la pire des façons lorsqu’il la force à chanter en échange d’un verre d’alcool (qu’il ne lui donnera pas). Cette dernière sera le deux ex-machina à la fin et vaudra a Claire Trevor qui incarne le personnage un oscar. Enfin, le film fait la part belle à des personnages d’une tribu indienne de Floride, les Seminoles, maltraitée par les blancs mais pas par le père Temple, le seul qui leur accorde son soutien et leur concède un peu d’humanité, une posture familière chez Huston, un réalisateur qui a toujours mis en valeur les opprimés, y compris lorsqu’ils étaient colonisés, ce qui n’était pas courant à l’époque.
Un grand et beau film qui s’est doublé d’un succès commercial ce qui a redoré le blason de Huston auprès des studios. Le film n’a pas été remarqué par les comité de sélection des Oscars (une seule nomination pour Claire Trevor qui a reçu la statuette) et pour cause, le film qui a marqué la cérémonie (trois récompenses) n’est rien d’autre que … Le trésor de la Sierra Madre du même Huston, sorti la même année. Pour moi qui ne suis pas spécialement un hustonolâtre, c’est un de mes films préférés du réalisateur avec des acteurs hors normes et une tension bien maîtrisée entre méchants en chair et en os et périls météorologiques.


















