Séquence nostalgie en ce dimanche après-midi oisif pour une séance au Garden Cinéma qui permet d’échapper à la chaleur étouffante de l’été, avec un retour vers les années 80, sa scène pop et l’OVNI que fut le film de Susan Seidelman, Recherche Susan désespérément (Desperately seeking Susan) sorti en 1985 et qui a été projeté dans le cadre des « member’s pick ».
Roberta est une jeune femme bourgeoise, femme au foyer modèle mariée à un riche représentant en salle de bains et qui s’ennuie ferme. Elle rêve en lisant les petites annonces dont une a attiré son attention : « recherche Susan désespérément » suivi d’un lieu de rendez-vous, une annonce qui paraît tous les ans par apparemment un amoureux d’une jeune femme, Susan, qui erre pas monts et par vaux pour ne retrouver son chevalier servant qu’une fois par an. La Susan en question est une jeune femme délurée un peu punk, un peu écornifleuse, qui couche à droite à gauche avec des hommes qu’elle allège des dollars contenus dans leur portefeuille si elle se réveille avant eux. Mais là, outre les dollars, elle emporte aussi des boucles d’oreilles égyptiennes de grande valeur avant de partir. Elle apprendra par la presse que son amant d’un soir est mort « accidentellement » et que des tueurs sont à ses trousses. En même temps, Roberta, pour donner du sens à sa vie va essayer d’approcher Susan.
Susan Seidelman est une jeune réalisatrice indé américaine qui avait connu une micro-notoriétée avec son premier film (Smithereens), un film fauché mais présenté néanmoins au festival de Cannes. Cela lui a donné une certaine assise et lui a permis de prévoir un second film plus ambitieux, ce sera cet objet, aussi étrange que l’est son titre : Recherche Susan désespérément.

C’est un film qui pioche dans pas mal de genres, le premier d’entre eux étant la comédie. Le scénario remarquable est écrit par Leora Barish et sait jouer de l’humour à tous les niveaux. D’abord on a la quiproquo employé de manière magistrale. On a d’abord le quiproquo central avec l’amnésie autour duquel tourne toute l’intrigue. Mais aussi quelques quiproquos secondaires provoqué par exemple pour les annonces « Desperately seeking Susan » publiées à répétition dont le deuxième va causer pas mal de confusion, ou lorsqu’il s’agissait de savoir si Roberta est une prostituée : tout ces quiproquos sont sources d’innombrable situations vraiment drôles. Et là-dessus, viennent se greffer les pastiches assez désopilants des classes bourgeoises (les discussions sur le sexe, la rencontre en boîte avec Susan ou même la publicité pour les piscines mettant en scène Gary, le mari de Roberta), ainsi qu’un certain nombre de répliques assez hilarantes. L’humour joue sur tous les tableaux, on a parlé de screwball comedy pour ce film, on peut voir les choses ainsi mais c’est à mon avis plus que cela, il y a de la satire, des mots d’esprit, en tout cas c’est une vraie réussite.
Une des raisons de la réussite est que aux éléments comiques se superpose une mini intrigue policière lorsqu’il s’agit de rechercher les bijoux. Entendons nous bien, nous ne sommes pas dans Le silence des agneaux et l’intrigue est anecdotique, mais, non seulement elle s’insère parfaitement dans le synopsis sans le vampiriser, elle donne des signes (on sait que le film n’est pas fini tant que l’intrigue n’est pas bouclée) et donne surtout du rythme au film, l’aère, le fait courir et nous fait voyager en étant prétexte à quelques vues d’un New York underground crasseux, qui est encore le New York de Taxi driver, qui ancre le film dans la ville. Quand on y réfléchit, cette histoire de boucles d’oreilles n’était même pas nécessaire à la cohérence du film, c’est une sorte de cerise sur le gâteau tellement bien intégrée au script qu’on l’avale d’une bouchée.
Et puis ce qui est assez sidérant avec le recul, c’est la manière dont le film parvient à croquer cette société de ces années là. Les tenues de Susan dont la veste est un élément essentiel de l’intrigue, le maquillage, les lieux autant la boîte de nuit que le Magic Club ou le salon de coiffure, tout est fait pour nous immerger dans ce new York là, le film transpire la scène underground des années 80 à chaque plan et d’ailleurs, puisqu’on parle de plans, notons que Seidelman et Edward Lachman, son directeur de la photographie, nous offrent une cinématographie créative (dans le plus pur style du cinéma indépendant américain) avec des plans décalés sur des objets, des vêtements, de parties du corps qui sortent de l’ordinaire. Et pour compléter l’immersion dans les années 80, il ne manquait plus que la musique signé Thomas Newman avec la morceau de bravoure, le Into the Groove de Madonna diffusé in extenso pendant la scène de la boîte de nuit et lors du générique de fin. A noter que lors de la scène dans la boîte de nuit, la musique d’into the Groove n’est pas la musique du film mais la musique de la boîte et Susan, le personnage qui danse dessus et Madonna la chanteuse qui chante le morceau ne sont qu’une seule et même personne. Cet clin d’oeil est caractéristique de la délicatesse, de la fluidité de ce film tellement subtil.

Evidement, ce qui fera la postérité du film est son casting. Seidelman, contre son distributeur Orion qui était prêt à financer des stars, a préféré des actrices peu connues – en tant qu’actrice en tout cas -. Et c’est évidemment la diva Madonna qui joue le rôle de la fascinante Susan. Madonna était une start en devenir à l’époque, elle venait juste de connaître un immense succès avec son album Like a Virgin dont la chanson Into the Groove est tirée et très honnêtement j’ai l’impression qu’elle joue elle-même, ou plutôt qu’elle joue l’image publique qu’elle donne de son personnage privé. Elle colle à ce personnage avec son look certes mais aussi sa décontraction, sa nonchalance, son arrogance envers absolument tout le monde mais qu’on ne parvient jamais à condamner car, peut-être par son charisme ou son sex-appeal et l’érotisme que son personnage dégage, elle nous apparaît toujours sympathique. C’est tout simplement impossible d’imaginer qui que ce soit d’autre dans ces bottes à clous et ces bas résille là. Et pour donner la réplique à une légende comme elle, une jeune actrice relativement inconnue à l’époque et dont le film lancera la carrière : Rosanna Arquette qui elle, à la différence de Susan, a un rôle évolutif, de pauvre petite bourgeoise écrasée par un mari et un milieu qui la cloître dans une vie bourgeoise à périr d’ennui, qui va, par le plus grand des hasards changer de peau et frayer avec des milieus dont elle ignorait jusqu’à l’existence. Elle est à croquer autant en petite ingénue que quand elle commence – sans trop savoir comment ni pourquoi – à s’émanciper, c’est elle qui porte la sensibilité du film, c’est à elle que le spectateur peut s’identifier et Arquette, par sa naïveté, sa gaucherie tient parfaitement sa place à côté de sa partenaire-star avec la touchante rencontre finale où ces deux là se croisent pour la première fois et se reconnaissent instantanément. Les rôles secondaires sont aussi parfaitement attribués entre le beau gosses romantique Dez (Aidan Quinn) et l’hilarant duo bourgeois composé de Mark Blum (Gary, le mari de Roberta, celui qui danse en costume cravate dans le boîte punk sur Into the groove avec Madonna), Laurie Metcalf (Leslie, sa pimbêche de soeur). Un casting parfaitement réussi.
Je tiens les années 80 en peu d’estime mais là, je viens de faire un magistral saut dans le temps – pour un film vu à la télévision quelques année après sa sortie – pour retrouver un petit bijou de ces années là, un diamant aussi noir que le mascarat de Madonna qui m’a – un peu – réconcilié avec l’époque et surtout conforté dans la haute opinion que j’ai du cinéma indépendant américain de cette fin du XXème siècle. Le film a connu un grand succès non seulement aux Etats-Unis mais aussi en Europe, le public a sans conteste aimé voir Madonna et entendre Into the Groove à l’écran mais la critique a suivi et a justement relevé les indéniables qualité du film. Le film a évidemment échappé aux Oscars (c’est un film indépendant après tout, il ne faut pas exagérer) mais peu importe : quarante ans plus tard, il fait toujours mouche et n’a rien perdu de sa saveur. Une saveur de madeleine de ces années 80 qui furent celles de ma jeunesse qu’on déguste encore, après toutes ces années, avec la même délectation.


















