Ce film est le premier d’un cycle du BFI très attendu en ce qui me concerne, puisqu’il est consacré à celui qui est vraiment selon moi l’un des plus grands réalisateurs de tous les temps : Billy Wilder. Le titre du cycle est comme à chaque fois au BFI assez bien trouvé : « Almost perfect : the films of Billy Wilder » (le « perfect » renvoie au « Nobody is perfect » qui clôt Certains l’aiment chaud). Almost vraiment ? Voyons cela de plus près avec le film de ce soir : Sabrina, film de 1954.
La richissime famille Larrabee possède une immense villa à Long Island, avec deux courts de tennis (intérieur et extérieur), deux piscines (intérieure et extérieure) et surtout deux fils dont l’un, Linus est totalement immergé dans le monde de l’entreprise, ses chiffres financiers et la cascade de sociétés que la holding possède et le second, David, est un playboy qui passe son temps à rouler en voiture de sport, emballer les jolies filles qu’il croise, parfois les épouser et divorcer d’elles peu après ce qui coûte cher à la famille. La famille « possède » (le moi n’est pas trop fort vu le peu de cas qu’ils font de la domesticité) un chauffeur et ce dernier à une fille, Sabrina, qui est éperdument amoureuse de David, alors que ce dernier ne la considère pas plus qu’une statue du jardin. La pauvre jeune fille, après une maladroite tentative de suicide est envoyée à Paris pour y prendre des cours de cuisine et en revient deux ans plus tard grandie, épanouie et bien décidée à vivre sa vie plutôt que à la subir.
Sabrina marque le grand retour de Wilder à la comédie romantique depuis ses débuts à la Paramount (en fait, seul The major and the minor, 1942, rentrerait dans cette catégorie parmi les films qu’il a réalisés) et sa période Lubitsch. Le film s’inspire d’une pièce de théâtre de Samuel Taylor transposée au cinéma par Wilder, Taylor lui-même et Ernest Lehman. Wilder a changé un peu le scénario. Par exemple, le développement sur le mariage d’intérêt entre David et l’héritière de la plantation de canne à sucre à Porto Rico est central chez Wilder alors qu’il était anecdotique dans la pièce ce qui donne au film un ton anti Wall Street plutôt sympa.

On peut diviser cette comédie romantique en deux parties. La première couvre environ 60% du film lorsque Sabrina est encore amoureuse de David et le seconde, justement lorsque que le personnage de Linus montre en puissance et que Sabrina commence à se questionner.
La première partie est pure comédie, le romantisme présent (Sabrina aime David) n’est que prétexte, et c’est justement le domaine de prédilection de Wilder. C’est drôle, il y a des répliques assez géniales comme seul Wilder sait les trouver, chacun est à sa place : David papillonne, Sabrina séduit tout le monde, Linus fait des affaires. Les caricatures sont affutées : le professeur de cuisine joué par Marcel Dalio est savoureux, c’est le cas de le dire, le côté guindé de la noblesse patricienne newyorkaise est gentiment moqué et les modestes domestiques – milieu d’où vient Sabrina – sont montrés à leur avantage : une communauté rieuse, soudée et qui sait se contenter de ce qu’elle a et on se délecte de cette position de chien dans un jeu de quilles de Sabrina qui va bousculer l’étiquette de la haute société.
Le ton change dans la deuxième partie et c’est là que le romantisme prend le pas sur la comédie et c’est là à mon avis le talon d’Achille des comédies romantiques quelles qu’elles soient: le scénario n’est pas réaliste on a l’accepte facilement quand on doit en rire, moins quand on doit le prendre au sérieux. Le flamboyant David s’efface au profit du sérieux Linus, la satire s’assagit, les saillies comiques aussi. J’ai moins aimé cette partie, elle est moins pétillante et aussi moins crédible. La faute à l’écriture, forcément mais aussi, et surtout à mon avis, au casting.
Si William Holden est idéal en playboy dilettante dans le rôle de David, c’est à l’icône Humphrey Bogart qu’est confié le rôle de Linus. Il n’en voulait pas, il estimait avec raison qu’il avait trente ans de plus que sa partenaire, il a constamment râlé sur le plateau, et regimbé pour suivre les indications de Wilder et a, après coup, qualifié le film de « crock of crap », excusez du peu. En toute objectivité, je le trouve très bien dans le rôle du super businessman (la première partie toujours !) mais dès qu’il s’agit de montrer l’éveil des sentiments pas d’une manière détachée et froide comme dans ces films noirs mais avec des épanchements, cela ne marche pas vraiment. A la réflexion, ce n’est jamais qu’un rôle de Ninotchka masculin – un personnage dur et froid qui découvre par hasard les délices de l’amour – mais dans Ninotchka, Garbo avait le premier rôle et son partenaire n’était là que pour la mettre en valeur, dans Sabrina, la partenaire de Bogart joue le rôle titre et ne s’appelle rien moins qu’Audrey Hepburn. Pour faire court, le problème du film et de Bogart, c’est que Hepburn est, dans ce film, tellement géniale qu’elle ne laisse que peu d’occasions aux autres pour briller (un problème de riche vous noterez bien).

Bogart avait peur d’Hepburn et pour cause: c’est son deuxième film à Hollywood après le triomphe absolu de Vacances romaines l’année précédente qui lui a valu l’oscar, et le fait est qu’elle va confirmer tout le bien qu’on pense d’elle. Elle se glisse dans ce rôle comme dans les robes Givenchy arrangées par Edith Head qu’elle porte à l’écran (ces robes vaudront à Head son sixième oscar !! Record absolu), elle est vibrillonnante, ingénue par moments, fine mouche à d’autres, elle fait ce qu’il faut quand il faut, elle parle en français dans le film et même chante La vie en rose. Tout le monde se détourne sur son passage, y compris au bal des Larrabee une fois qu’elle s’est affirmée dans cette haute société qui l’ignorait quelques années plus tôt, elle enchante tout ce qu’elle croise, spectateurs et critiques d’époque compris. La notice du BFI nous en donne d’ailleurs un florilège : « Sa tristesse vous rend triste, sa gaité vous rend gai » (Evening News) ou « Je ne sais pas si elle sait jouer autre chose que Cendrillon, et le pire, c’est que je m’en fiche » (Time and Tide). Elle est phénoménale comme elle le sera dans beaucoup de ses films ultérieurs mais c’est aussi le handicap du film. Pour lui donner la réplique, il aurait fallu quelqu’un comme Cary Grant, à qui d’ailleurs le rôle a proposé mais qui a refusé. Résultat, l’histoire d’amour est déséquilibrée et finalement peu crédible. La tornade Hepburn aura fini par emporter même un scénariste aussi affûté que Wilder.
Le film contient quelques détails assez délectables, outre l’air de La vie en rose orchestrée à toute les sauces qui est véritablement la musique du film, Linus invite Sabrina, pour leur premier rendez-vous pour aller voir une pièce qui fait un triomphe à Broadway … Seven years itch, Sept ans de réflexion que Wilder portera à l’écran avec le succès qu’on sait l’année suivante.
Le film a obtenu un immense succès et a définitivement cimenté la réputation d’Hepburn à Hollywood. J’ai exprimé mes réserves mais elles sont largement compensées par la qualité des dialogues et la prestation de son actrice principale pour un film qui m’a largement réjoui, moi et les 400 spectateurs de la grande salle du BFI pleine aux deux tiers. Le cycle Wilder commence bien avec un classique du genre que j’avais déjà vu il y a longtemps et qui m’a fait, ce soir, meilleure impression que dans mon souvenir. En attendant la suite avec, entre autres, d’autres retrouvailles entre Wilder et Hepburn trois ans plus tard (1957) dans Ariane.


















