Deuxième film vu dans le cadre du cycle du BFI consacré à Claude Chabrol. Il s’agit avec un film de 1968, qui marque le début d’une grande période de créativité chez le cinéaste, qui va durer environ environ cinq ans et pendant lesquelles il va sortir un chef d’oeuvre par an environ. Le premier, le film de ce soir, s’intitule Les biches.
Frédérique est une grande bourgeoise un peu hautaine qui tombe par hasard, sur le pont des Arts à Paris sur une artiste de rue qui dessine à la craie sur le sol. Elle lui donne cinq cents francs et finit par la convaincre de venir chez elle et dans la foulée les deux femmes entament une relation. Frédérique emmène alors la jeune femme – qui n’a jamais donné son nom et se fait appeler « Why » – dans sa villa à Saint Tropez pour l’hiver où elle va croiser non seulement les deux hurluberlus vaguement homos, vaguement révolutionnaires que Frédérique héberge chez elle, mais aussi la société tropézienne avec, parmi elle, Paul Thomas, un séduisant architecte.
Avant de commencer le tournage des biches, la carrière de Chabrol était au creux de la vague, ses derniers films n’ayant pas été vraiment des hits. Pour se relancer, il va s’adjoindre les services d’un nouveau producteur, André Génovès. Il ne le sait pas encore, mais c’est vraiment la bonne pioche, voire la pêche miraculeuse : Génovès produira pour Chabrol non seulement Les biches mais aussi Que la bête meure (1969), La femme infidèle (1969), Le boucher (1970), Juste avant la nuit (1971) et Les noces rouges (1973) : des films qui compteront parmi les plus fameux de sa filmographie et qui sont tous considérés comme des classiques.

C’est un Chabrol qui, au départ, m’a semblé étrange car il n’a pas le côté crûment réaliste de ses films de la maturité. Sûr que ces personnages évoluent dans un environnement familier (le prologue du film du film se déroule sur le pont des Arts et dans le VIème arrondissement de Paris) mais les actions que le film leur prête relèvent plus de l’épure. Le processus de séduction est rapidement plié – il est vraiment très très rapide -, le film comporte deux personnages grotesques – et assez drôles – comme dans des pièces de Musset, on ne sait pas vraiment d’où viennent les personnages, ni Frédérique, ni Why, la catastrophe finale est assez peu réaliste, on est à des années lumière des noces rouges par exemple. C’est un peu déroutant pour qui connaît Chabrol mais ce devait l’être moins en 1968 car tous films de Chabrol auquel je me réfère n’avaient pas été encore réalisés à cette époque. En fait, la notice du BFI, une critique de Sight and Sound datant de 1968, la sortie du film, remet les pendules à l’heure en écrivant : « une intelligence artificielle n’aurait pas pu produire un film aussi quintessentiellement chabrolien que Les biches » (la critique ne parle pas d’intelligence artificielle mais emploie une périphrase « A film-crazy computer, fed with appropriate details of all the 14 Chabrol features – and three sketches – from Le beau Serge to La route de Corinthe » mais moi j’abrège). Cette critique mentionne aussi « la paire de grotesques qui a été la marque de fabrique de Chabrol dans tout ses films depuis Les cousins » qui est une chose que j’ignorais complètement d’une part parce que je n’ai vu aucun des Chabrol depuis Les cousins mais aussi parce qu’il ne va plus les utiliser par la suite, à ma connaissance en tout cas.
Autre chose étonnante : comme le film est plus épuré, on est moins immergé dans la trame, dans cette atmosphère bourgeoise qui nous est familière mais on n’en est pas moins happé par les personnages et cela pour une raison simple: l’incroyable talent qu’à Chabrol pour cadrer, découper, monter ses scènes et nous faire comprendre les dessous de ce qu’ils ressentent. Dans Les biches, sa filmographie est « à nu » tandis que dans ses films plus « simenoniens », elle nous est dissimulée par l’action qui attire notre attention. La scène de baiser entre Paul et Why, la scène du poker, les plans et la position de caméra de la magistrale scène où tout le monde est bourré et Paul essaie de raconter son histoire devant la cheminée, la scène qui s’ensuit à trois sur la terrasse, tout cela nous raconte l’histoire, la passion, la jalousie, la haine sourde, la satisfaction du triomphe sur l’autre, de façon magistrale et d’ailleurs plus efficacement que n’importe quelle narration linéaire, et avec de surcroît l’excellente musique contemporaine de Pierre Jansen qui vient appuyer là où il le faut, là où ça fait mal. La filmographie de la scène de fin de La femme infidèle et exceptionnelle, mais il a fallu qu’on me le dise pour que je le perçoive, dans Les biches, pas besoin de dire quoi que ce soit : tout est là, à l’écran, devant nos yeux.
On a aussi qualifié le film de marxiste, dans le sens où il montre que les pauvres, en l’occurrence Why, n’ont aucun pouvoir pour s’imposer et que les riches, par leur prestance, leur fortune et leur aisance en société arriveront toujours à obtenir ce qu’ils veulent à leur détriment. Le seul moyen, pour les pauvres, de faire valoir leurs désirs est de renverser la table, de faire la révolution. C’est parfaitement exact et c’est ce que montre le film mais c’est à mon avis un peu plus compliqué que cela. C’est Frédérique qui est dominatrice sur le papier, c’est clair, mais elle n’est pas pour autant toute puissante et Why peut, pour s’imposer, employer des moyens détournés. Elle peut prendre sa « maîtresse » au dépourvu lorsqu’elle ne s’y attend pas lors de la partie de poker quand c’est elle qui séduit Paul alors que Frédérique pensait tout avoir sous contrôle, elle peut aussi ruser, faire semblant d’être docile et d’accepter son sort pour endormir son adversaire tout en élaborant des stratégies pour s’imposer comme dans le dernier tiers du film, le simple fait que personne ne connaisse son nom (une trouvaille de scénario merveilleuse) lui confère une aura de mystère et donc un certain ascendant sur Frédérique: tout cela pour dire que Why n’est pas complètement démunie, ce qui apparaît dans une scène de la fin sur la terrasse, merveilleusement filmée où elle tente de s’immiscer entre le couple un peu comme une armée d’assaillants essaierait de prendre d’assaut une citadelle. Le film, dans son ensemble, montre précisément ce combat mais en fin de compte, l’opposition s’avérera trop forte et Why va devoir se résoudre à la « solution » marxiste. Voilà finalement toute l’histoire du film, un film subtilement politique dans une année (1968) éminemment politique.

Le casting est également renversant. Paul est parfaitement incarné par un Jean-Louis Trintignant indécis qui partira tout simplement avec celle qui gagnera la bataille, il ne montre pas plus d’empressement pour l’une que our l’autre et va systématiquement dans le sens du vent. Pour jouer la grande bourgeoise hautaine et dominatrice, qui de mieux que l’épouse du réalisateur qui jouera avec le talent qu’on lui connaît de rôles similaires dans les chefs d’oeuvre à venir – je veux parler bien sûr de Stéphane Audran qui est elle aussi parfaite dans ce rôle -, mais ce post voudrait surtout rendre un hommage appuyé à une actrice que tout simplement je ne connaissais pas et qui joue Why : Jacqueline Sassart. Elle est belle à croquer mais elle est aussi mystérieuse et surtout plus manipulatrice que tous les autres personnages. Elle n’est prise au dépourvu qu’une fois dans le film dans une belle scène où des larmes lui perlent sur les joues mais autrement elle est fascinante, elle a ce regard froid, cette assurance mielleuse qui laisse sourdre la haine, la rage que ressent son personnage. Sassart est une actrice ayant joué dans des films mineurs pendant la décennie 60 et qui arrêtera sa carrière au cinéma l’année suivante, je ne sais pas trop pourquoi, mais c’est bien dommage.
Les biches est un film qui commence à Paris sur le pont des Arts avec des chapitres dont les titres sont écrits en écriture cursive et deux femmes qui parlent d’amour – on dirait du Rohmer – et qui se termine en un combat où tous les coups sont permis pour le pouvoir et la possession d’un homme – là on est bien chez Chabrol-. C’est un film qui n’aura qu’un modeste succès public mais qui sera apprécié par la critique. C’est surtout un film qui met l’entreprise Chabrol en ordre de marche : avec son nouveau producteur, sa femme Stéphane Audran systématiquement choisie pour les rôles principaux, le réalisateur de prépare quelques années de vaches grasses et de succès qui font sensiblement façonner sa filmographie. Ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre et cela d’autant plus que je vais aller découvrir un autre des ces films, Juste avant la nuit, dans trois jours.


















