Le dernier Almodóvar vient de sortir en Angleterre, un petit événement dans le pays (la sortie de L’Odyssée de Nolan a fait beaucoup plus de bruit), un grand événement pour les cinéphiles comme moi qui suivent Almodóvar depuis ses débuts, qui le classent au rang des très très grands mais qui ont aussi été parfois critiques sur certains de ses films. Bref, je suis allé voir ce soir Autofiction, en espagnol Amarga Navidad (Noël amer), film sorti en 2026 et voilà ce que j’en pense.
2004. Elsa est une réalisatrice de films devenue par manque d’inspiration réalisatrice de clips de pub sortant avec un pompier playboy qui arrondit ses fins de mois en faisant du striptease et qui est sujette à des bouffées d’angoisse qui la font aller à l’hôpital. En 2026, Raúl est un réalisateur qui a eu du succès mais qui, en manque d’inspiration essaie d’écrire un scénario pour son prochain film. Le seul moyen qu’il trouve pour produire son chef d’oeuvre à venir est de raconter sa propre vie et d’introduire dans son récit des personnages inspirés de ceux qu’il fréquente. Et forcément, certains d’entre eux, malgré le travestissement opéré par Raúl, ne vont pas voir d’un bon oeil le fait que leur intimité ait été capturée et utilisée par l’artiste, même pour l’amour de l’art.
Almodóvar est un cinéaste qui a ses marottes qu’on retrouve dans quasiment tout ses films, au hasard citons la présence d’homosexuels, un sens du cadrage assez baroque (et magnifique il faut bien l’avouer), un soin particulier apporté à ses personnages féminins etc… Ce film là n’échappe pas à la règle : l’idée de se raconter, lui le réalisateur à la recherche de l’inspiration comme dans son antepénultième film Douleur et gloire, les histoires gigognes où on voit le scénariste écrire son scénario, scénario déroulé à l’écran comme dans La mauvaise éducation … avant même d’avoir vu le film, à supposer qu’on ait eu ouï-dire du scénario (ou même qu’on ait vu la bande annonce), on peut à bon droit se demander : cet Almodóvar là est-il le Raúl d’avant le film qui cherche son inspiration ou celui de pendant le film qui l’a retrouvée ? Je peux donner ma réponse maintenant et dire que je penche pour la seconde option, ce film étant pour moi un petit bijou.

D’abord, et pour moi c’est vraiment l’élément de base de ce qui fait un grand film : un scénario complexe mais exemplaire dont les détails et la rapiditié avec laquelle « on comprend ce qui se passe » a été pesée au trébuchet. Je suis sûr qu’il y aura de spectateurs qui auront tout compris tout de suite et ceux qui n’auront la révélation qu’à la fin (et encore), pour moi je n’ai compris que progressivement, en gros il m’a fallu la moitié du film pour me faire réaliser le mécanisme d’histoire dans l’histoire, et la deuxième moitié pour me faire comprendre quel personnage de la fiction correspond à qui dans la réalité. Ce qui signifie entre autres que je suis resté scotché à mon siège de bout en bout pour un film parfaitement dosé.
C’est aussi un film qui traite d’un sujet capital compris dans son titre : l’autofiction est-elle morale si les personnages autres que leur créateur ne veulent pas que leur vie privée soit dévoilée – même indirectement – dans le récit ? Ou alors, on peut tourner le questionnement différemment, pour nous spectateurs de films ou lecteurs de livres, doit-on empêcher d’exister des oeuvres majeures, des chefs d’oeuvre simplement parce que l’intimité d’une personne ne doit pas être utilisée dans le roman ou le film ? C’est un sujet sérieux et une question que je me suis déjà posé sur des oeuvres n’ayant rien à voir avec Almodóvar, par exemple la prose d’Emmanuel Carrère. Et le réalisateur espagnol de prendre part à ce débat, non pas sous forme de cours magistral (il ne manquerais plus que cela !) mais avec cette histoire emmêlée mais tellement poignante qu’est son scénario et de nous exposer habilement son opinion – car je suis convaincu qu’il en a une – sur la chose.
Prenons un exemple : l’argument classique « mais ce personnage là ne te ressemble absolument pas, il n’a pas le même âge, ne fait pas le même métier, ne vit pas dans la même ville » (argument aussi déployé sur le mode bouffon mais tellement drôle par Christian Clavier dans le merveilleux film de Jean-Marie Poiré Mes meilleurs copains). Valide ou pas ? Sur le papier, j’aurais un peu tendance à la considérer comme une tartufferie, mais dans le film … il m’a fallu très honnêtement une heure avant d’enfin réaliser que le personnage d’Elsa est l’alter-ego de Raúl alors … le travestissement, surtout lorsqu’un personnage masculin devient féminin, ça marche,! Donc après tout pourquoi pas.
Le personnage de Mónica est aussi génialement campé. C’est l’assistante de Raúl, elle n’a pas d’équivalent dans le récit, et quitte l’artiste après vingt ans de bons et loyaux services, pour le retrouver peu après et le confondre après avoir lu son scénario qui a « emprunté » une de ses amies comme personnage. Elle incarne la contradiction portée à Raúl le créateur et c’est par elle que le débat s’amorce, débat mené tambour battant pendant les dix dernières minutes de film, avec honnêtement de bons arguments des deux côtés, et que Raúl, l’artiste, le démiurge (Almodóvar ?) finit par emporter avec une fin – que je ne vais pas divulgâcher, j’en ai déjà beaucoup trop fait – sur ce que devient Mónica absolument admirable. Victoire en rase campagne du créateur ? Victoire à la Pyrrhus plutôt car ce que le film mous montre en creux, c’est que ce créateur est seul, très seul, il n’a pas d’amis, il n’a que des affidés comme le personnage de Santi.

Techniquement parlant, le film est magnifique et bénéficie de la qualité Almodóvar (c’est triste de dire cela de manière aussi détachée, c’est comme si on était blasé ce qui n’est absolument pas le cas) : choix des locations, cadrages invraisemblables, palette colorée, découpage et – forcément – la musique avec la chanson mexicaine Armaga Navidad qui a donné son titre espagnol au film chantée in extenso pendant le film (magnifique chanson mais moins bouleversante que Luz Casal dans Talons aiguilles).
Le casting est lui aussi de première classe. Chose étonnante, le rôle principal et à mon avis le plus émouvant du personnage de fiction Elsa est confié à l’actrice Barbara Lennie qui ne fait pas vraiment partie des habitués d’Almodóvar mais se glisse comme personne dans ce rôle complexe dans ce rôle de femme vulnérable sujette à des crises d’angoisse lorsqu’elle ne crée pas qui devient superwoman et s’improvise psy lorsqu’elle retrouve ses capacités créatrices et qui fait de son personnage – fictionnel encore une fois – quelqu’un de vraiment touchant, plus touchant d’ailleurs que son alter ego Raúl, plus imperméable aux soufrrances humaines et joué avec conviction par Leonardo Sbaraglia. Les autres personnages (Mónica jouée par Aitana Sánchez-Gijón, Bonifacio par Patrick Criado, Patricia par Victoria Luengo et j’en passe) sont eux aussi idéalement castés.
Le Almodóvar nouveau est selon moi une belle réussite. Certes il effleure des thèmes sur la création déjà esquissés dans ses films précédents mais les traite de manière différente, avec sérieux, avec un argumentaire habillement déployé dans le scénario pour en faire un film quasiment dialectique. Dialectique ! Si on m’avait dit un jour que j’apposerai cet adjectif au cinéma de cet artiste, je ne l’aurais jamais cru. Et pourtant si. Le grand Pedro avait une palette de couleurs, le voici qui se construit une palette de genres avec un film fouillé, qui va au fond des choses mais jamais didactique, ou plutôt, didactique sans qu’on s’en aperçoive. C’est de toute évidence la marque d’un très grand artiste, mais cela, on le savait déjà.



















