The Irishman (2019) de Martin Scorsese

J’ai finalement eu le privilège – car c’en est un au vu de la diffusion ultra-réduite de ce film dans les cinémas – de voir le dernier film du grand Martin Scorsese, le film aux 160 millions de dollars de budget que les studios n’ont pas voulu financer et que Netflix a finalement porté sur les fonts baptismaux moyennant l’exclusivité sur la plateforme avec une diffusion quasi-nulle en France, j’ai vu The Irishman. J’ai vu le film en Angleterre mais, ironie du sort, au ciné lumière, dans les locaux de l’institut culturel … français.

Frank Sheeran est un américain d’origine irlandaise – c’est lui the Irishman – qui a combattu en Italie pendant la deuxième guerre mondiale et qui est chauffeur routier. Il ne va cependant pas tarder à mouiller dans de petits trafics et contre toute attente, à se faire « adopter » (c’est à dire engager comme homme de main) par Russell Bufalino, un puissant parrain de Little Italy qui va l’employer aux basses besognes avant de le « prêter », comme homme de confiance à Jimmy Hoffa, le puissant chef du syndicat des camionneurs et un des obligés de la mafia italienne. Les deux hommes, Sheeran le taiseux et Hoffa la grande gueule vont alors nouer une solide relation d’amitié.

Vingt-quatre ans ! Il aura fallu vingt-quatre ans, depuis Casino, à Martin Scorsese pour se replonger dans un genre dont il est l’un des plus brillants créateurs: le film de mafia. Et en plus en reformant le duo de choc qu’il constituait avec son plus brillant alter-ego à l’écran : le grand Robert de Niro. Personne mieux que lui – avec la possible exception de Sergio Leone avec Il était une fois en Amérique – n’a aussi bien restitué à l’écran la vie, le destin, les servitudes imposées à ces jeunes gens des milieux modestes qui se laissent entraîner dans la spirale du crime dont ils en sortiront broyés. En entrant dans la salle, j’avais la tête pleine des images des affranchis (auquel le film ressemble par bien des aspects, plus qu’à Casino par exemple), c’est dire si mes attentes étaient placées haut. Et disons dès maintenant qu’elles ont été satisfaites … en partie.

Le film est une fresque se déroulant du début des années 50 à la fin du siècle dernier et nous montre comme il se doit la montée en puissance de Sheeran auprès de ses parrains mafieux. Montée … certes mais pas très haut : le pauvre gars n’est pas et ne sera jamais un parrain, il ne restera toute sa vie qu’un homme de main, d’abord parce qu’il est irlandais et non italien et ensuite parce qu’il n’en a ni les connections, ni l’envergure. Il n’empêche que sa progression dans le milieu est matérialisée par la confiance de plus en plus grande qui lui accordent ses commanditaires.

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La chronologie du récit est bercée par les grands événements qui ont marqué l’histoire américaine : on y voit l’élection de Kennedy, le débarquement de la baie des cochons, l’assassinat de Kennedy, le président Nixon, le Watergate et bien sûr la carrière de Jimmy Hoffa, et ce sont véritablement ces événements qui nous donnent une idée du temps long, Le rythme du film n’est pas ou peu le résultat du devenir des personnages (l’envergure des « coups » qu’ils montent, le type de trafics auxquels ils s’adonent, comme c’est la cas dans Les affranchis par exemple) mais plus celui d’événements complètement exogènes ce qui a mon avis est un peu dommage car c’est justement le côté intimiste, le côté famille qui fait le charme des grands films de mafia.

Pour donner vie à son histoire, Netflix ou pas, une pointure comme Scorsese a pu s’offrir les services de ce que le cinéma a de meilleur pour les acteurs italo-américains: Robert de Niro qui joue le rôle de l’irlandais Sheeran et Joe Pesci, celui du roué parrain Bufalino rempilent presque trente ans après Les affranchis dans des rôles inversés (Pesci jouant le chef, de Niro l’homme de main). C’est deux là sont à l’évidence dans leur élément pour jouer des personnages qu’ils incarnent comme personne et Scorsese n’a pas de souci à se faire à leur sujet. La nouveauté réside cette fois dans la présence d’un autre monstre sacré de la même génération, qu’on voit pour la première fois devant la caméra de Scorsese : Al Pacino dans le rôle de Jimmy Hoffa, qui prouve que, en ce qui concerne les rôles mafieux, il peut aussi bien jouer les taiseux de la famille Corleone que les sanguins dans le style de Hoffa.

A Al Pacino est confié LE rôle marquant du film. C’est lui le personnage disruptif, en dehors des clous qui va il faut bien le dire être le deus ex-machina du film – par son refus d’obéir à ses protecteurs -. Cet acmé – il s’agit de la scène de la mort de Hoffa, désolé pour le spoiler – est un moment très fort car il incarne un moment cardinal de tout ces films de mafia : le conflit des fidélités, le moment le « système » contraint l’un des personnages (de Niro) au pire, c’est à dire la trahison. Et ce genre de scènes bouleversantes est en même temps salutaire : à bien y réfléchir, si on ne nous montrait pas de la sorte la violence induite dans ce qu’elle a de pire, la carrière de mafieu nous apparaîtrait presque glamour. Cette scène très hitchcockienne (on sait comment cela va se finir, on l’attend mais le suspens est maintenu et retardant l’issue fatale le plus longtemps possible) est de toute évidence le temps fort du film.

Un temps fort mais malheureusement pas un point final. Avec Pacino disparaît un peu l’émotion suscitée par l’amitié virile et trahie entre les deux hommes. Le film bifurque alors pour entamer une réflexion sur la vieillesse, la déchéance, la solitude aussi des gangsters qui perdent petit leurs leurs forces ainsi que leur aura soit en prison, soit en maison de retraite. Cela aurait pu être touchant si cela avait fait l’objet d’un film à part entière, mais en thème supplémentaire ajouté après trois heures de film pour meubler la dernière demi-heure, c’est un peu superfétatoire.

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Où peut-être est-ce pour mieux mettre en valeur les prouesses techniques des effets spéciaux qu’on nos a beaucoup vanté lors de la promotion du film. Le film couvre 50 ans, une durée très longue pendant laquelle, bien sûr, les personnages vieillissent. Pour illustrer cela, le cinéma traditionnel choisit soit d’embaucher un autre acteur (exemple réussi : Julieta de Pedro Almodóvar) soit d’embaucher un maquilleur. Dans The Irishman, on a utilisé une technique d’imagerie numérique pour procéder à leur rajeunissement à l’écran. De Niro a soixante-seize ans mais il est filmé comme un homme de trente ans au début du film, pareil pour Joe Pesci et à un degré moindre pour Pacino. Alors pour le dire crûment, je trouve cela raté. C’est vrai que le visage des personnages apparaît plus jeune mais le visage n’est pas tout : le reste, c’est à dire la silhouette, la démarche, les mouvements ne suivent pas vraiment et l’illusion est très loin d’être parfaite et cela d’autant plus qu’on a connu ces acteurs jeunes, on sait à quoi ils ressemblent physiquement et ce n’est pas au personnage qu’on voit à l’écran. Il y a une scène où le jeune Sheeran va casser la gueule à un épicier qui a mal parlé à sa fille, la raclée aurait eu plus d’allure si elle avait été administré par le de Niro de Raging Bull. Résultat, les effets spéciaux rajeunissant (Y a-t-il une traduction française de ‘de-aging’) employés dans le film font un peu gadget.

Et le tout est filmé en numérique avec une image au contraste marqué (qui je pense permet de mieux insérer les scènes avec effets spéciaux) qui m’a aussi un peu déplu. L’image est nette, plate et n’est pas prétexte à s’extasier comme le flou de Taxi driver où les efforts pour justement éviter d’utiliser la CGI (Computer Generated Imagery) dans Aviator. En revanche, les scènes et les mouvements de caméra sont bien du beau du vrai Scorsese comme on l’aime : la scène du début, une caméra qui déambule au hasard dans un couloir d’hôpital, s’attarde à droite à gauche avant de se diriger vers un homme de dos, en chaise roulante, de passer par dessus lui par un mouvement tournant avant de finir sa course sur la chevalière qu’il porte au doigt, cette scène là est tout simplement étourdissante et donne le la du film puisque le reste est à l’avenant.

Résumons-nous : d’un côté Martin Scorsese et son immense talent, dans un genre qu’il maîtrise parfaitement avec les plus grands acteurs du moment, de l’autre un film qui aurait pu se faire moindre usage d’une innovation technique qui m’a semblé superflue ainsi qu’un petite demi-heure de trop. Où va pencher la balance ? Soyons honnête, du bon côté! Comme souvent sur ce blog, j’ai vu ce film avec de trop nombreuses idées préconçues, en espérant tout simplement revoir Les affranchis ce qui est absurde. En fin de compte, c’est quoi The Irishman ? Un film de mafia un peu moins rythmé, un peu moins haletant que Les affranchis? Quand on a dit cela, on n’a pas dit grand chose. Pas la peine d’écrire un post de mille cinq-cents mots pour arriver à cette conclusion, pas la peine de le lire aussi 🙂 , si vous voulez vraiment vous faire une opinion, je vous recommande simplement d’aller le voir. Si vous en avez la possibilité !

Eve (1950) de Joseph Mankiewicz

Le BFI, dans un cycle au nom évocateur « Playing the bitch » (i.e. « jouer la salope », tout un programme !) a eu a lumineuse idée de montrer le film de Joseph Mankiewicz Eve, en américain All about Eve (Tout sur Eve). Il s’agit d’un des plus grands films de la plus grande époque du cinéma hollywoodien – les années 40/50 – pas encore chroniqué sur ce blog. Une omission que je vais m’empresser de réparer.

Nous sommes lors de la remise du Sarah Siddons Award, une récompense assez discrète mais en même temps exclusive et prestigieuse pour les actrices de théâtre. Tout le gratin de Broadway est là : producteurs, auteurs, metteurs en scène et même critiques pour assister à la consécration d’Eve Harrington, une jeune actrice qui a brillé dans la dernière pièce de Lloyd Richards – qui assiste à la cérémonie -. Et voici qu’on nous raconte l’histoire de cette ascension fulgurante, qui commence alors qu’Eve était une petite groupie transie qui assistait à toutes les représentations des pièces où jouaient son idole, Margo Channing. Elle va être présenté à cette dernière qui va la prendre sous son aile ce qui sera le prélude à son succès qui se fera aux dépens de Channing elle-même.

Autant annoncer tout de suite la couleur : ce post est de ceux que j’appréhende. J’ai dû voir ce film quatre ou cinq fois, je le considère comme un chef d’oeuvre absolu et la difficulté va consister à trouver les mots pour exprimer ce que le film m’inspire. Il n’y aura pas beaucoup, pas du tout en fait, d’éléments à charge dans ce post, qu’on se le dise!

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L’histoire du film est née d’une nouvelle de Mary Orr publiée en 1946 dans Cosmopolitain (!) intitulée The wisdom of Eve, nouvelle inspirée elle-même d’une histoire vraie narrée à Orr par l’actrice autrichienne Elisabeth Bergner. Mankiewicz – ainsi que Darryl F Zanuck, le gourou de la Fox – ont été séduits par l’histoire qu’il a empruntée à Orr et conservé dans sa presque totalité : tous les personnages du film – y compris le petit rôle piquant de Miss Casswell – sont déjà là, à l’unique exception de Bill Sampson, le soupirant de Margo Channing: dans la nouvelle, Margo est mariée. A noter également que Orr n’est absolument pas créditée au générique ce qui est un peu disons … cavalier.

Le film traite d’un sujet assez commun qui est celui de la célébrité, de l’aliénation que celle-ci peut générer, de son caractère éphémère, des fausses illusions qu’on peut croiser dans des univers comme celui d’Hollywood (ou de Broadway, au théâtre, dans le film) et de la terrible déchéance de ceux qui ont atteint des sommets, qui ne sont plus dans l’air du temps et qui ne se résignent pas à leur disgrâce. Les plus grands se sont frottés à ce thème et les années 50 sont assez prolifiques pour alimenter la liste de ces films : Chaplin (Les feux de la rampe, 1952), Minelli (Les ensorcelés, 1952), le sublime Billy Wilder (Sunset Boulevard,1950) et, la-même année, le non moins sublime Mankiewicz.

Un thème secondaire mais néanmoins important que le film ressasse est celui de la vieillesse et du temps qui passe. Channing est une actrice qui a passé la quarantaine et le « problème » de son âge revient constamment lorsqu’il s’agit de jouer des rôles plus jeunes qu’elle ou d’entretenir une relation avec un homme de plusieurs années son cadet. De manière assez classique, on lui répète que « Meuuuh non, cela (l’âge du capitaine) n’a aucune importance », c’est bien entendu complètement faux mais Davis / Channing n’en est pas dupe. Et voir Davis jouer ce rôle a quelque chose de touchant car l’actrice à l’époque à exactement l’âge du rôle et pourrait très bien être confrontée aux mêmes problèmes dans cet Hollywood où les starlettes pullulent (pensez donc, il y a même un petit rôle pour Marilyn Monroe dans le film). L’actrice s’est « mise en danger » pour ce rôle, il n’était pas commun pour les stars de l’époque de s’exposer pour ne pas être vu(e)s sous leur meilleur jour, il n’empêche qu’elle incarne, qu’elle joue, qu’elle fait ressentir à la perfection ce temps qui passe, les années qui défilent, qui rattrapent les actrices comme les autres, et cela d’autant plus cruellement qu’elles ne les ont pas vues venir.

Au delà du scénario et des thèmes développés, le film possède les dialogues les plus drôles, les plus piquants, les plus subtils, les plus acérés de toute l’histoire d’Hollywood. C’est Mankiewicz scénariste qui a écrit ces dialogues et il s’est véritablement surpassé, c’est très simple je me suis dit en sortant que cela aurait pu être écrit – si il avait vécu – par Oscar Wilde. Il ne s’agit pas ici de les recopier in extenso – il y an a trop et les citer hors contexte ne leur rendrait pas justice – mais croyez bien que le film dépasse d’une tête tous ses contemporains pour l’humour et l’esprit contenus dans ces dialogues.

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Cette virtuosité se manifeste d’abord par un usage particulièrement subtil d’une voix-off multi-facette qui nous fait entrer de plain-pied dans le film lors de la scène d’introduction. Nous sommes donc – chronologiquement parlant – au milieu du film (le début nous sera raconté en flashback) et nous avons réuni tous les personnages d’importance qui assistent à une cérémonie qui doit consacrer Eve. Prennent la parole, successivement, Addison DeWitt, le critique cynique et détaché des événements auxquels on va assister qui nous expose de manière, peut-être pas objective mais à tout le moins extérieure, la situation, puis viennent Karen Richards, la femme du metteur en scène, le deus ex-machina qui va involontairement causer les événements fâcheux qu’on va nous narrer, puis enfin, Margo Channing, la diva du théâtre. Les deux dernières interventions sont plus courtes, nous en apprennent à peu près autant par leur contenu que par le ton et la personnalité de celle qui parle, et finalement ne dévoile que ce qu’il faut savoir pour exciter notre intérêt avant le flashback qui suivra qui nous emmènera au début de l’histoire. C’est remarquable de précision, de doigté j’ai envie de dire, il n’y a rien à enlever, rien à rajouter, le spectateur n’a qu’à se laisser porter par l’immense maîtrise de Mankiewicz. Et bien entendu, le reste du film est à l’avenant de cette scène d’introduction exemplaire.

Le casting n’est rien moins qu’époustouflant et la manière dont il a été mis en place relève de la saga. Voyons donc celui de l’actrice principale Bette Davis. C’est elle qui a été pressentie à l’origine pour le rôle mais, pour des raisons d’emploi du temps, elle a dû y renoncer. On a alors embauché Claudette Colbert, elle aussi sous contrat avec la Fox. Parfait ! Mais la pauvre s’est coincé une vertèbre pendant le tournage de Captive à Bornéo donc … exit Claudette Colbert. Mankiewicz a alors demandé à une actrice de moindre envergure, Gertrude Lawrence, une star des comédies musicales mais qui n’a pas tourné au cinéma depuis treize ans. Elle a manifesté de l’intérêt mais son agent, Fanny Holtzmann, a signifié à Mankiewicz qu’elle souhaiterait quelques changements au scénario. D’abord, elle pensait que le personnage de Channing buvait trop et aurait donc préféré qu’il ne bût pas. Ensuite, pendant la scène de la soirée, pendant qu’on joue au piano, cela aurait été une bonne opportunité pour Gertrude de pousser la chansonnette. Mankiewicz de répondre : « Vous voulez dire, quelque chose comme ‘My bill’ (une chanson à l’eau de rose de l’époque) ». Holtzmann : « Cela s’est déjà fait ». Mankiewicz : « Cela a déjà été fait mais pas par moi madame Holtzmann ». Exit donc Gertrude Lawrence. Et pendant toutes ces tentatives dilatoires … Bette Davis avait fini son tournage et était de nouveau libre. C’est donc elle qui a été choisie pour le rôle.

Et ce n’est pas fini. Dès que Davis a été choisie pour le rôle, Mankiewicz a reçu des avertissements de ses collègues réalisateurs pour le mettre en garde que l’actrice était impossible (une réputation pas du tout usurpée il faut bien le dire), qu’elle allait le lessiver, qu’elle allait vouloir ré-écrire chaque ligne, ajuster chaque caméra pour avoir son meilleur profil et que le pauvre réalisateur allait se faire dépouiller de son film par son actrice principale. Et que pensez vous qu’il advînt ? Lorsque Davis est arrivé sur le plateau au premier jour de tournage, elle n’avait avec elle rien d’autre que le script et la première répétition fut – selon les mots de Mankiewicz cités dans la notice du BFI – « parfait à la lettre, à la syllabe près. Il n’y a pas eu de chipotage sur les mots que j’avais écrits, ils étaient devenus les siens – ceux de Margo Channing -. Le rêve d’un réalisateur : l’actrice qui est prête pour son rôle ».

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Ces deux là – un réalisateur / scénariste / dialoguiste génial – et une actrice de légende ont su rester à leur place pour une coopération exemplaire au cours du tournage et pour un script qui est, aux dires de Davis, « le meilleur que j’aie jamais lu ». On peut illustrer cela avec la scène d’introduction (encore elle : une scène d’anthologie décidément !). Lorsqu’on nous présente Margo Channing à l’écran, la voix-off (d’Addison DeWitt, le critique précieux) nous la décrit et la caméra se fixe sur son regard à la fois blasé un dédaigneux, elle se sert un verre de whisky, une main hors champ (celle de DeWitt) lui propose du soda pour le diluer et elle le repousse méprisante sans même le regarder l’air de dire « non mais vous me prenez pour qui ? ». Cela ne représente pas exactement le script qui mentionne : « elle regarde le verre, puis lui, comme si cétait une tarentule et qu’il était devenu fou » ce qui signifie que Davis a légèrement ré-interprétée la didascalie sans en changer l’esprit, en y mettant juste ce qu’il faut d’elle pour donner corps à ce personnage qu’après tout elle incarne mais sans en changer l’identité inscrite dans le script de Mankiewicz. Tout cet exemple détaillé pour illustrer la coopération exemplaire entre une actrice impossible mais géniale (Davis) et un réalisateur avec lequel le courant est passé sans aucun problème. Le résultat est à l’avenant : la casting du film est absolument sublime, Davis bien sûr mais aussi Anne Baxter dans le rôle d’Eve (un ton en-dessous à mon avis. C’est elle qui joue la « bitch », la salope dans le film alors que c’est en général Bette Davis qui est abonné à ce type de rôle qu’elle joue d’ailleurs très bien) ainsi que les seconds rôles : Celeste Holm dans le rôle de Karen Richards la femme du metteur en scène et Thelma Ritter dans le rôle de Birdie, la servante de Channing. Ces quatre là ont été nominées aux Oscars (les deux premières pour le meilleur rôle féminin, les deux secondes pour le meilleur second rôle féminin de 1950, un record) mais aucune n’a emporté la statuette finalement donnée à Judy Holliday pour Born yesterday.

Pour en finir avec le casting, je pourrais en ré-écrire une tartine sur le très anglais George Sanders, impérial dans le rôle essentiel (dans la mesure où une grande partie de la narration du film – voix-off ou pas – passe par lui) du critique cynique Addison DeWitt ou encore dans la cameo absolument inoubliable – son rôle doit avoir à peine cent mots et trois minutes en tout – de la toute jeune Marilyn Monroe, qui n’était pas encore la star qu’on connaît, dans le rôle de Miss Casswell. Trois minutes pour trois répliques où toute la salle, moi compris, n’a pu réprimer un frisson de pur bonheur cinématographique.

La cinématographie de Mankiewicz est absolument irréprochable, il sait saisir le visage, l’attitude de ses acteurs acteurs pour exprimer ce qu’il faut au moment où il le fait et nous gratifie d’une scène finale symbolique virtuose avec des miroirs rappelant celle de La dame de Shanghai. Il est tentant de rapprocher Mankiewicz de son contemporain Billy Wilder – un génie lui aussi – qui réalise la même année un film sur exactement le même thème, avec un script véritablement divin et une réalisation qui le sert admirablement : Sunset Boulevard. Décidément, n’en jetez plus en cette année 1950 fastueuse !

Le film est un chef d’oeuvre et a été reconnu comme tel à l’unanimité à sa sortie. Il n’a obtenu rien moins que quatorze nominations aux Oscars ce qui est un record égalé seulement par Titanic (1997) et La la land (2016, ce post est écrit en 2019) et remportera six statuettes donc meilleur film (pour le producteur Zanuck), meilleur réalisateur et meilleur scénario (Mankiewicz) et, pour les acteurs, meilleur second rôle masculin (George Sanders dans le rôle de DeWitt). C’est un film qui a lancé des carrières (Marilyn Monroe), confirmé d’autres (Mankiewicz) ou encore relancé certaines (Davis). C’est un film qui a débordé dans le monde réel dans la mesure ou Davis épousera peu après Gary Merrill, son soupirant dans le film où à l’inverse dont la réalité contredira le scénario dans le mesure ou Davis et Anne Baxter (Eve, sa Némésis dans le film) deviendront à l’issue du tournage amies pour la vie. Bref, un film tout simplement magistral, encore une fois un chef d’oeuvre, une étoile qui brille de mille feux dans le ciel de cet Hollywood de la (très) grand époque.

Le Japan Film Festival 2020

Voici le troisième post (après ceux de 2018 et 2019) relatant mon « marathon » du Japan Film Festival accueilli cette année encore sur les écrans de l’Institute of Contemporary Arts (ICA). Quatorze films cette année pour meubler le début du mois de février: il faut avoir la santé! Comme à chaque fois, chaque film sera relaté par un court paragraphe, de façon à faire de ce post une sorte de pense-bête pour me remémorer les œuvres vues dans le cadre du festival.

Our meal for tomorrow (2017) d’Ichii Masahide (7/10): Au lycée, Koharu, une jeune fille pleine de vie se lie d’amitié – et même plus – avec Ryota, un jeune garçon mélancolique et solitaire, dont le frère qu’il adorait est mort à 17 ans d’un cancer. La jeune fille n’a pas non plus été gâtée par la vie ayant été abandonnée par ses parents et élevée par sa grand-mère. Il n’empêche, à force d’énergie positive, elle parvient à redonner goût à la vie au jeune homme et à amorcer avec lui une relation platonique … jusqu’à ce qu’un jour, quelques années plus tard, incompréhensiblement, elle décide de rompre laissant le jeune homme désemparé. Un joli film sur les amours adolescentes et celles des jeunes adultes, sur les accidents de la vie aussi avec une très belle filmographie, des plans travaillés, des angles de vue, des couleurs et une qualité d’image vraiment formidables. Il manque un tout petit peu d’émotion qui arrive à la fin mais est malheureusement un peu manquante (le film est-il trop « léché » ?) pendant la première partie du film.

Organ (2018) d’Hiramatsu Emiko (8/10): A la fin de la seconde guerre mondiale, ce qu’il convient d’appeler une crèche (une institution accueillant des enfants entre 3 et 5 ans mais ne leur dispensant pas d’éducation comme dans une école maternelle) décide, pour échapper aux terribles bombardements qui vont frapper Tokyo, de déménager à la campagne. Et le film de suivre le travail éreintant de cinq auxiliaires puéricultrices entre les petits problèmes (et les fatigues) du quotidien pour ces femmes s’occupant de 53 enfants et les drames de la guerre entre les hommes qui petit à petit partent tous aux front et les bombardements terribles qui vont frapper Tokyo et tout ceux – dont les familles des enfants – qui y sont restés. Un très beau film, tiré d’une histoire vraie, émouvant qui raconte un Japon martyrisé qu’on n’a pas l’habitude de voir au cinéma ni même dans la vulgate occidentale sur la seconde guerre mondiale. De beaux acteurs, de l’émotion, et là encore des images magnifiques, trop magnifiques malheureusement pour faire ressentir comme il se devrait les horreurs de la guerre.

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Erika Toda dans Organ

Little nights, little love (2019) d’Imaizumi Rikiya (7/10): C’est un film qui raconte en deux séquences (la première se situant, dans le temps) dix ans avant la seconde, diverses histoires d’amour incluant un certain nombre de personnages dont certains se cherchent et ont beaucoup de mal à se trouver. L’histoire principale met en scène Sato, un jeune célibataire qui aimerait bien trouver l’âme sœur mais ne sait absolument pas s’y prendre. Il fait cependant complètement par hasard (en lui faisant remplir un sondage dans la rue) la rencontre de Saki mais … va la laisser filer. Il y a d’autres histoires entre une coiffeuse qui est amoureuse d’un boxeur, champion poids lourd et un couple aimant où elle est une courageuse femme au foyer qui fait tourner le ménage et lui une moule qui regarde de temps en temps des films porno. Il y a aussi les enfants des précédents qui vont essayer de ne pas répéter les erreurs des parents … Un scénario un peu touffu, composé de plusieurs nouvelles du même recueil joliment intitulé en japonais : Eine kleine Nachtmusik. C’est charmant, certaines histoires (Sato et Saki) sont touchantes mais cela aurait mérité un peu plus de cohérence et de concentration sur les intrigues qu’on veut mettre en avant.

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 Mikako Tabe et Haruma Miura (Saki et Sato) dans Little night, little love

Her sketchbook (2017) d’Ozaki Masaya (7/10): Le film raconte l’histoire de Mami, une jeune adulte qui souffre d’un mal courant chez les jeunes au Japon : l’hikikomori, c’est à dire une attitude qu’ont certains jeunes de s’enfermer dans leur chambre pour y lire des mangas et jouer aux jeux video et de n’en plus sortir, une forme d’autisme mâtinée d’agoraphobie qui rend ces jeunes complètement asociaux. Mami va être forcée par son père de prendre un emploi de testeuse de jeux vidéo et va, par un concours de circonstances, envoyer – et faire accepter – ses dessins pour le design d’un des personnages du jeu (car Mami a un très grand talent de dessinatrice pourvu qu’on veuille bien lui donner l’occasion de s’exprimer). Un bon début pour sortir de son apathie mais cela va-t-il suffire ? Un joli film qui hésite entre le film de société qui veut montrer un problème majeur de l’adolescence au Japon et le comédie. C’est « assez » réussi sur les deux plans, la comédie est assez rigolote et le drame plutôt touchant, mais sans être un chef d’œuvre. Je me demande si le film n’aurait pas gagné à se spécialiser dans un genre ou dans un autre. Avec l’actrice dont le nom de scène est YOU, qui jouait la mère indigne des enfants dans Nobody Knows et qui joue … la mère indigne de Mami dans ce film là aussi.

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Mugi Kadowaki et Takahiro Miura dans Her sketchbook

Shadowfall (2019) de Shinohara Tetsuo (7/10): Shuichi, surnommé Nobikabe (le passe-muraille) est un voleur, sorte d’Arsène Lupin japonais qui, pour son dernier larcin, va se faire prendre car, au moment où il voulait partir après avoir terminé son forfait, il a vu, et empêché de justesse la maîtresse de maison de mettre le feu à la demeure pour tuer son mari et elle-même par-dessus le marché. Il sort de prison après avoir purgé sa peine de deux ans et essaie d’y voir un peu plus clair sur cette affaire embrouillée. Il retrouve aussi son amour de jeunesse, Hisako, qui l’a « attendu » mais qu’il a du mal à aimer car ils se connaissent depuis l’enfance et sa présence lui rappelle la mort tragique de son frère jumeau et de sa mère dans un incendie volontaire allumée par cette dernière. Là encore, pareil que pour le film précédent : une jolie intrigue policière bien ficelée … au début … mais qui oblique peu après sur les problèmes de Shuichi, les drames de son enfance qu’il ne parvient pas à dépasser. C’est bien traité mais les deux sujets, là encore, se cannibalisent l’un l’autre.

Sea of revival (2019) de Shiraishi Kazuya (7/10): C’est l’histoire d’Ikuo, un homme qui vit en concubinage avec Ayumi et sa fille adolescente Minami. Lui est accro au jeu et perd des sommes importantes dans des cercles de jeu clandestins, le tout subventionné par la pension alimentaire d’Ayumi. Cette famille décide alors de déménager dans la région de Fukushima pour accompagner les derniers instants du père d’Ayumi, un pêcheur atteint d’un cancer. L’ensemble se passe à peu près bien, même si Ikuo replonge un peu dans l’enfer du jeu jusqu’au jour où, après une dispute avec Ikuo, Ayumi est assassinée. Un film qui brasse beaucoup de thèmes (famille recomposée, addiction au jeu, Fukushima, enquête policière). L’ensemble aurait pu être captivant si il n’avait pas été aussi foisonnant. Et aussi, le problème majeur de ce film, au demeurant pas mal, c’est le nombre invraisemblable de twists de scénario vers la fin. Exemple : 1 – Ikuo se fait donner de l’argent par son collègue pour payer ses dettes de jeu, 2 – il reperd tout au jeu, 3 – il pique alors l’argent économisé par sa femme pour son voyage dans les îles, 4 – encore une fois il perd tout, 5 – il casse la gueule au père de Minami, bourré, 6 – le petit grand-père (qui était en froid avec lui) fait ami ami avec lui, et 7- vend son bateau pour lui donner le fric pour ses dettes de jeu, 8 – il perd alors presque tout, 9 – il rejoue et gagne mais 10 – se fait casser la gueule par le yakuza sans se faire verser l’argent, 11 – on lui offre de rester (avec le grand-père et Minami) mais 12 – il décide de partir au petit matin (le film aurait dû se terminer là, ça aurait eu pas mal d’allure), 13 – puis il va tout casser au cercle de jeu, 14 – il se fait alors casser la gueule, 15 – le petit grand-père fait jouer une dette d’honneur pour aller le chercher, et 16 – on lui verse le fric qu’on lui doit, et 17 – il rachète le bateau, il regrette alors d’avoir voulu s’enfuir et 18 – devient pêcheur … N’EN JETEZ PLUS! Il y a tellement de twists qu’à la fin on se demande ce qui va ENCORE arriver. C’est dommage car le film a un bon potentiel émotionnel. Avec un petit rôle pour Lily Franky, acteur fétiche d’Hirokazu Kore-Eda (Une affaire de famille, Tel père, tel fils)

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Shingo Katori dans Sea of revival

Kakegurui – Compulsive gambler (2019) d’Hanabusa Tsutomu (7/10): La Hyakkao Private Academy est une boarding schools pour les enfants de la classe aisée japonaise. C’est aussi une institution dirigée par le conseil des étudiants sous forme de dictature totalitaire où les dominants forcent les autres à jouer aux jeux d’argent. Si ils gagnent, ils gagnent du pouvoir, si ils perdent, ils sont réduits à l’état d’esclaves. Et l’ensemble des étudiants, immergée dans ces atmosphère de casino, d’être véritablement accro au jeu et … d’accepter de jouer le jeu si je peux m’exprimer ainsi. Cette belle mécanique va cependant se gripper grâce à deux trouble-fête, tout deux joueurs de génie : Yumeko Jabami (jouée par Minami Hanabe), joueuse surdouée mais qui ne joue que pour le plaisir de jouer et non pour le pouvoir – ce qui perturbe tout le monde – et Ryota Suzui, un élève qui a, par le passé, battu la présidente du conseil étudiant au jeu mais s’est juré juste après de ne plus rejouer de sa vie et mène une espèce de guérilla anti-jeu contre le pouvoir avec d’autres étudiants qui ont bien voulu le suivre. C’est le film-manga du festival: tiré d’une œuvre qui a eu un succès phénoménal avec quatre millions et demi d’exemplaires vendus avec en plus un dessin animé et une série télé tout deux distribués par Netflix. Ca a les inconvénients du manga, c’est hystérique, tout le monde hurle, les attitudes, les gestes sont très exagérés, il y a des facilités (impressions sur l’écran etc …) pas très « cinéma », mais l’ensemble est assez haletant. On suit les jeux d’argent où chacun joue presque sa vie, au moins sa santé, avec intérêt et il y a une histoire (la conseil étudiant va-t-il se faire renverser) et même un twist tout à fait captivants. Dans le genre film – manga, c’est de très, très bonne facture.

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Minami Hanabe (et son avatar manga) dans Kakegurui – Compulsive gambler

Jesus (2018) d’Okuyama Hiroshi (4/10): La famille de Yura déménage pour un an dans un coin reculé du Japon, plein de neige, et le jeune Yura d’être inscrit à une nouvelle école, chrétienne par dessus le marché, ce qui est très rare au Japon. Le petit garçon va devoir alors non seulement se faire de nouveaux amis mais aussi se familiariser avec une attitude – le sentiment religieux – qui lui est étrangère et qu’il ne comprend pas très bien. Il va cependant se lier d’amitié avec Kazuma, le garçon le plus populaire de l’école qui joue de surcroît très bien au foot. L’idée de départ du film était bonne et je pensais qu’il s’agissait d’étudier les réactions d’un enfant immergé sans y être préparé, dans le grand bain de la religion, ses rites bizarres, ses coutumes étranges et parfois aussi ses attentes démesurées. Ce n’est pas vraiment le cas, ces problèmes ne sont qu’effleurés et le film (dont la traduction littérale du titre japonais est I hate Jesus) se contente de conclure par un « la religion, c’est de la m… » un peu court à mon avis. Et le gimmick qui fait apparaître un petit personnage, sorte de Jiminy Cricket, ayant les traits de Jesus est parfaitement superflu et tout à fait irritant.

Another world (2019) de Sakamoto Junji (9/10): Eisuke rentre au petit village rural où il a grandi après huit ans passées à l’armée. C’est un homme taiseux, taciturne même qui semble cacher un lourd secret. Il retrouve ses deux amis d’enfance, Mitsuhiko d’abord, un petit vendeur de voiture modeste qui lutte pour joindre les deux bouts, et aussi Koh, un homme qui travaille dur pour maintenir une petite société familiale qui fait du charbon de bois mais qui périclite petit à petit, avec sa femme Hatsuno qui ne le tient pas en haute estime et son fils, Akira, un ado taciturne lui aussi qui n’a que peu d’estime pour son père, d’abord parce qu’il pense que c’est un looser et aussi parce qu’il estime qu’il ne lui donne pas suffisamment d’amour. Pour couronner le tout, le pauvre gamin est rudoyé à l’école par un groupe de jeunes que en font leur souffre-douleur. Eisuke retrouve ce monde avec tendresse mais aussi un peu de condescendance et va finalement comprendre que ce gens sont de bons gars, et que « leur » monde à eux n’est pas aussi méprisable qu’il le paraît au premier abord. Un très beau film, très touchant sur l’éternelle opposition entre les péquenots de la campagne et les citadins avec un bel hommage rendu aux premiers, sur la vie difficile dans ces campagnes, la tradition et la difficulté d’élever des enfants en rupture. C’est beau comme du Téchiné avec des personnages magnifiques comme celui de Koh, homme malheureux, incompris et dont la grandeur d’âme ne sera finalement reconnu qu’après sa mort. Un film grave, qui n’essaie pas d’en faire trop, avec des intermèdes comiques ou une sentimentalité exacerbée comme d’autres films de ce festival, un film tout entier à son sujet avec une filmographie magnifique, du beau cinéma, le meilleur film du festival jusqu’à présent.

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Hiroki Hasegawa (dans le rôle d’Eisuke) dans Another world

 

My dad is a heel wrestler (2018) de Fujimura Kyohei (9/10): En français « Mon père est un catcheur ». Shota, 9 ans, est très fier de son père qui est une montagne de muscle mais ne sait pas exactement quel métier il fait. Il se met à enquêter et découvre que son père est un catcheur masqué qui, sous le surnom de Face de cafard, joue le rôle du « méchant » dans les combats de catch. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il y a dix ans, avant sa naissance donc, son père était le grand Takashi Omura, le champion de catch toutes catégories, mais que, suite à une blessure au genou, il a dû s’éclipser et ré-apparaître masqué, sous une nouvelle identité, dans le rôle du méchant, pour pouvoir continuer à pratiquer ce sport qui est toute sa vie. Shota est très perturbé, finit par avouer qu’il est le fils … de Dragon George, le catcheur star du moment, reniant ainsi son père, et son père d’essayer de regagner l’estime de son fils et de lui faire comprendre que les « méchants » ne le sont pas vraiment et sont nécessaire au combat de catch. Un très très beau film, très émouvant – j’ai pleuré pendant la dernière demi-heure de film – sur un sujet qui sur le papier pourtant, paraissait futile. Les rapports parents enfants, l’admiration perdue puis retrouvée pour le père, l’apprentissage empirique de la vie (Shota dit « Je te déteste* à son père puis après se fait dire aussi « je te déteste » par sa petite fiancée et comprend alors combien cela peut être blessant), la famille – avec le rôle essentiel de la mère – soudée dans l’épreuve, tout cela au servie d’un film sans esbroufe – une vertu dans ce festival – à l’émotion à fleur de peau. Magnifique !

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Hiroshi Tanahashi et Kokoro Terada My dad is a heel wrestler

Lying to mom (2018) de Nojiri Katsumi (7/10): Koichi est un jeune hikikomori, c’est à dire vivant reclus dans sa chambre chez ses parents, ne parlant à personne, pas même à sa famille et prenant les repas que sa mère lui porte seul dans son antre. Un beau jour, Koichi se suicide en se pendant dans sa chambre et sa mère, en le découvrant, tente de se suicider à son tour en se tranchant les veines. Elle ne meurt pas mais passe 49 jours dans la coma au bout desquels elle se réveille en ne se souvenant plus de rien. Elle demande alors où est Koichi et on lui fait croire qu’il est parti travailler en Argentine grâce à son oncle qui lui aurait trouvé un job. Le pitch de ce film est formidable et est développé pendant presque deux heures jusqu’à ce que la mère apprenne la supercherie. Malheureusement, plutôt que de finir le film là, les vingt dernières minutes développent une tout autre histoire qui est celle du réalisateur : son frère était aussi hikikomori et s’est suicidé. Il a alors détesté son frère avant de réaliser que ce drame allait réunir la famille. Malheureusement, ce deuxième pitch n’a rien à voir avec le premier et vient neutraliser un peu le pouvoir émotionnel de la première partie. C’est très dommage car le film avait un énorme potentiel, entre des personnages magnifiques (le père terrorisé par le fils qui n’ose s’interposer, la sœur qui méprise le frère pour accaparer toute la compassion de la mère, et la mère qui accorde toute son attention à son fils au détriment de sa fille), des éléments qui ancrent le film dans le réel en lui donnant sa petite touche d’originalité (la fille qui fait de la gymnastique rythmique et sportive, cette même fille qui va tenter de donner forme à son deuil en assistant à des réunions avec d’autres personnes endeuillées, le père qui recherche la prostituée que son fils a aimé et à laquelle il a légué la moitié de son assurance vie): si le réalisateur avait complètement renoncé à la parenthèse autobiographique de la fin au profit de son scénario de départ, inventif et bien construit, cela aurait certainement été l’un des films les plus touchants du festival. Dommage!

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Nao Omori, Hideko Hara, Mai Kiryu et Ittoku Kishibe dans Lying to mom

Bento harassment (2019) de Tsukamoto Renpei (7/10): Il s’agit encore d’un film de Bento (une catégorie en elle-même dans le cinéma japonais) comme on en a déjà eu un l’an dernier. Le bento est ce panier repas que les japonais préparent pour ceux qu’ils aiment quand ils vont au travail où à l’école. Il s’agit d’une petite boîte qu’on essaie d’arranger de manière jolie, où pas, pour faire passer un message à l’autre personne: la mère ou le père à son fils ou sa fille, l’épouse à son mari, voire la jeune fille à son amoureux ou à celui qu’elle veut séduire. Là, il s’agit d’une mère célibataire (son mari est mort quand ses filles était encore enfant, il y a une dizaine d’années) qui souhaite simplement communiquer avec sa fille, adolescente dans sa phase rebelle, qui se refuse à échanger le moindre mot avec elle. Elle lui fait des « bento ennuyeux », c’est à dire des bento ridicules (qui font que la jeune fille est la risée de ses camarades) où encore des bento avec un message humiliant du style « fait la vaisselle etc… ». A ce jeu là, les deux vont y perdre, la mère qui se tue au travail car faire ces bento nécessite une énergie et une créativité au-dessus de ses forces, et la fille à un âge rebelle mais où on a besoin de soutien pour surmonter les premiers chagrins d’amour ou pour réussir scolairement au moment où il s’agit de travailler suffisamment pour choisir sa bonne orientation. L’enjeu du film est de montrer que ces bentos, bien qu' »ennuyeux », contiennent beaucoup plus d’amour qu’on veut bien le croire. Une comédie enlevée, douce amère, jolie mais sans être non plus sublime ou hilarante. La dernière demie heure – après les ennuis de santé de la mère est un peu répétitive (j’aime ma mère, je ne l’aime pas, j’aime ma mère etc…) mais il faut absolument rester dans la salle jusqu’à la toute fin du générique (je sais gré au film de « punir » les grossiers personnages qui se barrent avant). Avec la très belle actrice Ryoko Shinohara, en mère (célibataire) courage avec ses petites lunettes carrées.

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Ryoko Shinohara dans Bento harassment

The house where the mermaid sleeps (2018) de Tsutsumi Yukihiko (7/10): La famille Harima – qui n’est presque plus une famille car les parents sont en instance de divorce – vit un drame épouvantable: leur petite fille de six ans de retrouve coincée au fond de la piscine et se noie, enfin se noie … reste suffisamment longtemps sous l’eau pour se trouver en état de mort cérébrale, c’est à dire que son cœur bat encore mais que son cerveau ne fonctionne plus, et qu’elle ne se réveillera plus jamais. Si les parents le décident, les médecins peuvent « débrancher » la petite fille avec aussi la possibilité de donner ses organes. Cependant, la mère ayant été témoin, au chevet de sa petite d’un « syndrome de Lazare », c’est à dire d’un mouvement réflexe, veut la croire (on devrait plutôt dire l’imaginer) vivante et décide de la garder, à l’état de légume, chez elle. Elle y est d’ailleurs aidée par son mari (avec lequel elle se réconcilie temporairement) qui travaille dans une entreprise médicale et par un jeune scientifique de l’entreprise qui va délaisser son job de recherche et sa fiancée pour effectuer ses recherches (des stimulations électriques impliquant le mouvement d’un membre : pied, bras, voire lèvres, pour sourire) sur la petite, la faire « bouger » et ainsi conforter sa mère dans l’idée folle qu’elle est vivante. Un beau film, un peu trop délayé et avec un peu trop de pathos sur la fin mais avec un épilogue logique, pas larmoyant ou caricatural et un magnifique plan tournant final sur les immeubles de Tokyo. Du beau cinéma mais un tout petit peu trop appuyé par moments. Avec la même merveilleuse Ryoko Shinohara vue dans le film précédent, dans le rôle bouleversant de la mère de la petite fille.

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Ryoko Shinohara dans The house where the mermaid sleeps

Madame Dubarry (1919) d’Ernst Lubitsch

Le cycle « Le cinéma de la république de Weimar » continue avec cette fois, un film du tout début de la période, 1919, Madame Dubarry, inspiré donc d’un morceau de l’histoire de France. Son réalisateur ? Un jeune homme de vingt-sept ans dont la réputation est en train de croître mais qui n’a pas encore atteint les sommets : un certain Ernst Lubitsch.

Jeannette est une petite couturière travaillant dans un atelier de confection de chapeaux. C’est une fille plutôt facile qui est plus ou moins amoureuse d’un gentilhomme : Armand de Foix. Elle entreprend également, avec succès, de séduire l’envoyé du roi d’Espagne mais, à la suite d’une escarmouche avec Armand, l’espagnol est tué et Armand est arrêté. Jeanne se trouve alors un nouveau protecteur, un hobereau fauché, Jean du Barry, qui va faire faillite et envoyer la petite Jeanette à la cour pour tenter de s’attirer les grâces du ministre Choiseul puis, devant l’insuccès de cette démarche, celles du roi.

Qui est Lubitsch ? Un jeune homme qui s’est consacré corps et âme au cinéma. Fils d’un tailleur juif, il rejoint le Max Reinhardt’s Deutsches Theater en 1911 et tourne son premier film en tant qu’acteur en 1913. Six ans – et une guerre mondiale – plus tard, il a une trentaine de films, toujours en tant qu’acteur, à son actif ainsi que quelques films réalisés depuis ses début en 1918. C’est donc un jeune homme plein de promesses qui se voit confier en 1919 un projet assez incroyable.

Incroyable en effet. En 1919, l’Allemagne est ruinée et au bord de la guerre civile suite à l’insurrection spartakiste. On manque de tout, les pénuries sont généralisées, on manque de charbon pour chauffer les studios, il n’y a pratiquement pas d’électricité et les gens ne mangent pas vraiment à leur faim. Et voilà qu’on monte le projet de réaliser un film grandiose, en costumes, et de surcroît sur l’histoire de la France, l’ennemi séculaire auquel on attribue la situation dramatique du pays (le traité de Versailles avec ses réparations de guerre exorbitantes sera signé cette même année). Peu importe. Le cinéma dans cette société désemparée fait recette et les producteurs espéraient recouvrer leur investissement en projetant le film à l’étranger, justement en France. C’est pourquoi le film a été finalement produit et la réalisation confiée à Lubitsch.

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Pour ce qui est du casting, le rôle titre devait nécessairement échoir à Pola Negri. Negri est la super star européenne du cinéma de l’époque. C’est une actrice de 22 ans, polonaise (même si elle est formellement née en Russie, la Pologne n’existant pas à l’époque) et qui a très jeune connu le succès chez elle avant de se rendre en 1917 à Berlin pour faire décoller sa carrière. Elle y rencontre Lubitsch qui va la faire tourner dans presque tous les films qu’il réalisera, jusqu’à lui offrir le rôle principal dans sa nouvelle superproduction, Madame Dubarry. Une consécration pour une actrice dont la cote monte en fléche, tellement d’ailleurs qu’elle déménagera cinq ans plus tard, à Hollywood cette fois. Negri joue ici un rôle classique de femme fatale qui souhaite se sortir d’une condition misérable au départ mais qui, comme il se doit, finira par trébucher et payer pour ses turpitudes. C’est une grande actrice qu’on ne voit plus beaucoup – et c’est dommage -, ce fut pour moi un plaisir de la découvrir à l’écran (découvrir oui, car c’est le premier film avec elle que je vois).

Il y a plusieurs rôles masculins d’égale longueur mais le plus conséquent est sans contexte celui du roi Louis XV. Après un moment de flottement, il sera confié à Emile Jannings. C’est un acteur de théâtre dont l’expérience au cinéma est encore embryonnaire même si il a déjà tourné avec Lubitsch et Negri l’année précédente dans Die Augen der Mumie Ma. Lubitsch le trouve cependant trop vert et ne souhaitait pas lui confier un rôle aussi important. Motivé, Jannings a imploré Lubisch de lui laisser passer une audition pour le rôle – une tactique employée par bon nombre d’acteurs pour faire changer le réalisateur d’avis, voir Joan Crawford dans Mildred Pierce par exemple – et … ça a marché. Lubitsch est resté silencieux pendant l’audition et lorsque Jannings, inquiet, lui a demandé ce qu’il en pensait et l’a imploré de lui dire la vérité même si il n’aimait pas, le réalisateur a tiré sur son cigare et lui a dire d’arrêter de dire des bêtises, qu’il avait bien entendu gagné le rôle, qu’il songeait à retoucher le scénario pour faire au personnage une place plus grande (sic: c’est ce que relate la notice du BFI citant le livre The Lubitsch touch – a critical study d’Herman G Weinberg). Le roi dans le film est présenté comme un queutard vicieux qui sacrifie sans états d’âme les affaires de l’état aux caresses de sa maîtresse et l’air lubrique que Jannings sait adopter sur commande convient parfaitement au rôle. C’est le même acteur qui obtiendra un oscar une décennie plus tard pour un rôle aux antipodes de celui-ci : celui du professeur Immanuel Rath dans L’ange bleu de Joseph von Sternberg.

Madama Dubarry un film touchant qui valorise les gens de peu et étale un mépris certain pour les puissants que le sort des malheureux indiffère. DuBarry / Negri se situe du « bon côté » au début du film avant de passer du « côté obscur » et surtout – c’est le détail qui ne rend pas vraiment le personnage sympathique – qui, une fois devenue la maîtresse du roi, ne montre d’aucune empathie pour les réprouvés qu’elle côtoyait dans sa vie d’avant. En ce sens le film est un peu moralisateur sans que cela ne soit trop appuyé ni gênant.

Madame DuBarry (1919) germany

C’est aussi un film spectaculaire. Les décors de la cour à Versailles sont reconstitués avec une grande minutie et les scènes d’émeute pendant la révolution sont vraiment impressionnantes. Cela ne peut que forcer l’admiration quand on songe aux pénuries en vigueur en Allemagne à l’époque. Cette qualité technique est à mettre au crédit de Lubitsch bien évidemment qui a vraiment réussi à rendre vivante l’Histoire à l’écran mais aussi a celui du studio qui a pris des risques financiers sérieux en cédant aux desiderata du réalisateur, surtout pour embaucher des figurants innombrables pour les scènes de foule de la fin qui ont rassemblé, pour certaines, plusieurs centaines de personnes.

La trame historique est réelle même si cela reste un prétexte a raconter une histoire. Le scénario prend des liberté considérables avec la réalité des faits. Il ne s’agit pas ici d’en faire la liste mais mentionnons au moins le plus flagrant : le film fait débuter la révolution (et la prise de la Bastille) le lendemain de la mort de Louis XV (en 1774) alors que celle-ci n’a été déclenchée que quinze ans plus tard (en 1789), exit donc Louis XVI, Marie-Antoinette, Turgot, La Fayette etc … Il s’agit d’abord et avant tout de raconter une histoire, pas de raconter l’Histoire.

Comme pour les films du cycle , celui-ci bénéficiait d’un formidable accompagnement live au piano, dispensé ce soir par monsieur John Sweeney que je me permets de citer dans ce post. Comme d’habitude ce fut un vrai délice qui a donné vie à ce film avec quelques improvisations inspirées comme celle du « Ah ça ira, ça ira, ça ira, les aristrocrates à la lanterne … » pendant les scènes d’émeutes lors de la révolution française.

Le film est sorti en Allemagne en Septembre 1919 et a remporté un immense succès si on veut bien excepter les critiques de la presse communiste qui accusaient Madame Dubarry de trahir la révolution en en faisant la conséquence d’une affaire privée entre le roi et sa maîtresse (c’est vrai que c’est ce qui est montré à l’écran mais le film est bien trop modeste historiquement pour lui prêter sérieusementy une telle intention). Il a fait salle comble pendant trois mois au somptueux UFA-Palast Am Zoo de Berlin avec ses 2000 places. Le film a été projeté avec le même succès à Vienne, Paris, Londres avant d’arriver dans des Etats-Unis où le sentiment anti-allemand est encore très fort. Re-titré Passion, on le présente comme un film européen avec la célèbre stars continentale Pola Negri . Dans ce pays qui, à l’époque chantait les opéras de Wagner en anglais et qui a fait interdire un chef d’oeuvre comme Le cabinet du docteur Caligari, il a fallut camoufler minutieusement les noms de Lubitsch et Jannings sur l’affiche et cela n’a même pas suffit. La presse a été vénéneuse pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les qualités objectives du film. Ainsi le New York Times du 1er décembre 1920 qui utilise comme argument « on peut excuser les origines de Passion car l’actrice principale est polonaise et le sujet français ». Il n’empêche que c’est un très beau film, qui a marqué son temps et qui a contribué à accroître considérablement la notoriété de son réalisateur, qui, pas rancunier, devait d’ailleurs s’installer dans ces Etats-Unis qui le méprisent, lui et ses concitoyens en 1922, soit deux ans après la sortie plutôt houleuse de son film.

A couteaux tirés (2019) de Rian Johnson

A couteaux tirés est un film singulier, et pour dire assez main stream – donc pas le genre de film critiqués en masse sur ce blog – et cela d’autant plus qu’il a été réalisé par Rian Johnson à qui on doit, entre autres faits d’armes Star Wars épisode 8 : Le dernier Jedi, rien que ça ! Et cerise sur le gâteau, je suis allé le voir dans un des ces cinémas à pop corn dont je suis assez peu familier, entraîné par des collègues qui avaient organisé la soirée. On part donc de très loin pour un film néanmoins atypique, dont voici les détails.

Harlan Thrombey est un romancier à succès qui vit dans un grand manoir de la nouvelle Angleterre. C’est le patriarche d’une famille en apparence unie mais en réalité complètement dysfonctionnelle. Le lendemain de son quatre-vingt cinquième anniversaire, il est retrouvé mort, la gorge tranchée dans sa chambre. On conclut assez vite à un suicide mais le lendemain, la police est là pour l’enquête de routine à interroger la famille. La police, c’est à dire deux inspecteurs, mais aussi un détective privé excentrique, et français, Benoît Blanc, qui a été engagé par un inconnu qui lui a simplement envoyé une enveloppe avec du liquide dedans, pour mener sa propre investigation. L’enquête va s’avérer passablement embrouillée.

Il s’agit d’un film d’un genre très particulier, tellement particulier que le film commence par une intervention du réalisateur, Rian Johnson, face caméra, qui enjoint les spectateurs de ne pas dévoiler la fin du film (ce que ce post va tenter de respecter) comme le faisait Clouzot dans un carton à la fin de Les diaboliques. Le film est en effet un whodunnit, c’est à dire une œuvre qui relate un crime et dont l’unique intérêt est de comprendre qui a tué et comment. La psychologie des personnages est réduite à la portion (très) congrue, le réalisme n’est pas le fait du film, ce n’est pas du Simenon ou du Chandler, ce serait plus dans la veine d’Agatha Christie – ce qui sous ma plume n’est pas du tout déshonorant -. Et le film ne prend pas le spectateur en traître puisque la couleur est annoncée par Johnson avant même la première image.

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Le film adopte la structure classique de ce genre de projet: une mort, en apparence un suicide mais en vérité suspecte, un certain nombre de protagonistes qui ont côtoyé le mort et qui ont tous quelque chose à cacher qui pourrait constituer un mobile pour l’assassiner. Tout ces éléments sont distillés petit à petit avec une séquence assez fournie de scènes où « on a compris un truc supplémentaire pour résoudre l’énigme mais en fait on n’a rien compris parce qu’il nous manque encore quelque chose qui va nous être révélé dans la scène suivante ». Dans ce cas-ci, ça marche assez bien, je me suis laissé entraîner sans problèmes, je n’ai pas vraiment essayé de jouer au limier pour tenter de comprendre qui est le coupable (je ne le fais jamais dans ce genre de situation car je suis assez nul à cet exercice) et pour tout dire, le film a du rythme, je ne me suis pas ennuyé une seconde.

Maintenant, l’exercice a aussi ses limites. Il n’y a pas d’action à proprement parler ce qui rend le média cinéma un peu inopérant. Des éléments de la solution nous sont révélés par des flashbacks assez « faciles » et d’autant plus gênants que nous sommes, à ce moment là, en position de spectateur omniscient ce qui empêche ceux qui le voudraient de jouer au policier en essayant de reconstituer l’histoire à partir seulement des éléments révélés. Et Johnson de faire un peu ce qu’il veut avec ces petits secrets cachés : parfois il éclaire nous les montre à l’écran (Ce qu’a fait l’infirmière, les magouilles des enfants Thrombey envers leur père) et parfois non et c’est l’inspecteur qui nous les explique à la fin (la signification des bribes de discussion captés par l’adolescent aux toilettes). Il n’y a pas de focalisation fixe, elle est soit externe (on ne sait rien, on nous montre simplement les choses), soit interne (on se place dans la peau d’un personnage et on nous fait voir ce qu’il sait, y compris ce qu’il cache aux autres).

Autre faiblesse structurelle du film, le dénouement de l’intrigue. Comme chez Agatha Christie – et cela passe beaucoup mieux en livre qu’en film – la solution nous est exposée de manière magistrale au cours d’une scène statique où le détective nous démêle en cinq minutes l’écheveau, éclairant ainsi la moitié de l’intrigue qu’on n’avait pas comprise mais que Benoît Blanc avait bien entendu tirée au clair. C’est assez peu cinématographique mais c’est un peu une des faiblesses intrinsèque du genre : tous les whodunnit fonctionnent un peu comme cela et pour tout dire, si chaque spectateur pouvait identifier le coupable au milieu du film à chaque fois, le film perdrait encore plus en intérêt. Pour A couteaux tirés, nous sommes dans un whodunnit traditionnel, il faut que le spectateur sache simplement à quoi s’attendre car le film ne tente absolument pas de ré-inventer le genre.

Si le film ne révolutionne pas le genre, il séduit par d’autres aspects, d’abord techniques. Le décor est réalisé avec beaucoup de soin. Nous sommes en Nouvelle Angleterre, certes mais dans une espèce de manoir invraisemblable, assez kitsch, avec tourelles un peu partout, une version roturière du château de Neuschwanstein de Louis II de Bavière. L’intérieur du manoir est reconstitué avec des centaines d’objects hétéroclites mis en désordre un peu partout un peu dans le style de Jeunet et Caro (mais en moins bien quand même), les statues sont inquiétantes, la palme venant à une espèce de panoplie (dans le sens de trophée) composée de multiples couteaux, dagues et épées devant lesquels les « suspects » s’assoient avant d’être interrogés par Benoît Blanc.

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Le film est filmé de façon nerveuse, des plans en contre-plongée, des gros plans qui accentuent l’effet de surprise pour montrer un personnage sous un mauvais – ou aussi plus rarement sous un bon – jour, un artifice facile mais efficace pour un film qui ne prétend pas vraiment à la subtilité et encore moins à l’objectivité. Mais cela n’est pas très grave car cette cinématographie est efficacement secondée par un casting soigné pour la multitude de personnages que l’histoire comporte.

Nous avons, pour jouer des personnages le plus souvent outranciers, quelques vieilles gloires que cela fait plaisir de revoir à l’écran telles Jamie Lee Curtis (Linda, le fille du mort), Don Johnson, tout frais sorti de Deux flics à Miami (Richard, le mari de Linda) ou encore l’actrice anglaise Toni Collette (belle-fille du mort). Nous avons quelques acteurs bancables ou en devenir tel Chris Evans (Hugh, le petit fils rebelle) qui fut de toute les franchises Marvel (les quatre fantastiques, Captain America, Thor, Avengers …) et la toute mignonne Ana de Armas (vue dans Blade Runner 2049) dans le rôle de l’infirmière qui soigne le vieil homme, Marta Cabrera.

Et surtout, nous avons dans le rôle de Benoît Blanc, un Daniel Craig méconnaissable. Je n’avais jamais vu Daniel Craig ailleurs que dans des James Bond et je ne pensais pas capable de jouer autre chose. Eh bien je me suis trompé. Il joue un improbable détective, le regard bovin, l’air assez ahuri et qui laisse passer un certains nombre d’indices qui auraient pu le mener à la solution (les traces de pas sur le chemin par exemple). Et pourtant, il a des fulgurances (qui ne sont d’ailleurs jamais expliquées, on ne sait pas comment il arrive à cette conclusion) qui lui permettent de résoudre des pans de l’énigme. C’est aussi et c’est important, le principal vecteur du rire dans le film entre autres grâce à sa balourdise. Et Craig d’endosser cet habit sans se forcer, on oublie assez rapidement James Bond pour le prendre Benoît Blanc, une sorte d’hybride entre l’inspecteur Clouzot et Hercule Poirot.

Résumons nous: voici un film je dirais prévisible mais tout à fait distrayant. C’est un bon film, disons même un très bon film à condition de le prendre pour ce qu’il est c’est à dire un divertissement (non le fait que la toute gentille petite infirmière soit une immigrée en situation irrégulière n’est pas une pique contre l’Amérique trumpienne !). On aurait donc tort de bouder son plaisir ce que je n’ai pas fait, encouragé en cela par mes collègues qui ont tous aimé. Reste à admettre la terrifiante vérité: ces popcorn movies peuvent parfois sortir du lot et mériter d’être vus! Cela paraît fou mais c’est ainsi. Il me faut encore résoudre le problème de comment les choisir, ce qui n’est pas simple. Pour cela, je pense quand même que je vais me défausser sur d’autres personnes plus érudites – sur la question – que moi, cela me semble plus sûr 😉

Fellini Satyricon (1969) de Federico Fellini

Deuxième film (en deux jours) du cycle Fellini au BFI. Après I vitelloni, un film de jeunesse, voici un film plus tardif et complètement différent, Fellini Satyricon.

Le synopsis est difficilement résumable : disons simplement qu’il s’agit d’un jeune romain nommé Encolpe, accompagné d’un ami, Ascylte et d’un jeune esclave qui est aussi son amant, Giton, qui vont partir pour des aventures diverses au cours desquelles Encolpe va essayer de se faire guérir de l’impuissance qui l’a subitement frappée.

Le Satyricon est un roman satyrique écrit, supposément, par Pétrone sous Néron, au Ier siècle après JC. Il s’agit d’une histoire à sketches où les protagonistes vont vivre diverses aventures, être confrontés à un certain nombre d’affreux personnages et s’adonner à quelques vices ce qui montre au passage la permissivité de l’antiquité par rapport à la période chrétienne qui va suivre. C’est un récit assez picaresque, qui n’est pas, par sa variété de sous récits et d’aventures, sans rappeler l’Odyssée même si il est de coutume de classer l’œuvre d’Homère dans les épopées et celle de Pétrone parmi les romans. Fellini avait lu le Satyricon dans sa jeunesse, c’est un livre qui l’avait marqué à tel point qu’il se plaisait à en imaginer les parties manquantes car le texte est lacunaire.

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L’œuvre n’est absolument pas transposable à l’écran et il fallait quelqu’un avec comme Fellini pour oser le faire. Le film est un Fellini de fin de carrière lorsque le cinéaste bénéficiait d’une très grande liberté créatrice. Et c’est vrai qu’il donne, dans le film, libre cours à son imagination pour montrer ses rêves, ses fantasmes tels quels à l’écran en s’émancipant de la contrainte du récit suivi. Cela semble être la norme dans ces années soixante finissantes. Godard l’avait fait il y a quelques années, et cela ne lui avait pas réussi. A Fellini non plus à non avis.

Les aventures narrées par Pétrone nous sont montrées à l’écran sans filtre pour essayer d’user des avantages du média cinéma pour les lier les unes aux autres. Malheureusement, le cinéma repose beaucoup plus sur la contrainte du récit que la littérature romaine du premier siècle après JC. Pire à mon avis, les histoires au plus grand potentiel narratif comme la veuve d’Ephèse ou l’histoire d’Œmethea et du viellard sont expédiées sans que rien ne soit fait pour les mettre en valeur (il aurait mieux fallu les supprimer à mon avis). Le fil rouge – la geste d’Encolpe – est ténu et peu est fait pour retenir l’attention du spectateur. Rohmer, dans Perceval le Gallois – un film avec une certaine ressemblance formelle avec le Satyricon – ajoutait à son film des dialogues merveilleusement ciselés ce qui en renforçait l’intérêt. Fellini non. Fellini est un cinéaste du peuple et ses héros en sont issus et ils ne vont pas déclamer des dialogues de Rohmer. Il n’y a pas de quête (du Graal comme dans Perceval) ou de but (le retour à la maison pour l’Odyssée ou encore le besoin de survivre comme pour Shéhérazade dans les 1001 nuits), il s’agit simplement qu’Encolpe retrouve sa virilité, c’est une peu léger comme fil narratif.

Eh oui, virilité! Car il y a de l’érotisme dans le récit comme il était de coutume dans les romans du temps. L’autre grand roman latin qui nous est parvenu, L’âne d’or d’Apulée (dont j’ai lu des parties à la différence du Satyricon) en comporte aussi de nombreuses scènes. L’érotisme est le résultat des pulsions sans restrictions de cette jeunesse romaine du premier siècle livrée à elle-même et vient illustrer l’affirmation de la critique Johana Grimaud « Le Satyricon (de Pétrone) livre une représentation d’une jeunesse en quête de repères » (citation trouvée sur Wikipedia). Et Fellini (dans la notice du BFI) de reprendre cela à son compte lorsqu’il dit « Les protagonistes ne sont pas si différents de ceux des vitelloni – des jeunes gens qui essaie de prolonger leur adolescence indéfiniment ». Fort bien mais le spectateur que je suis trouve cela un peu exagéré. Dans I vitelloni (que j’ai vu hier), il y a une histoire et la galerie de personnages nous est décrite avec soin pour susciter l’empathie. Dans le Satyricon, pas du tout. Les personnages vont et viennent et on ne ressent aucune empathie pour eux. Comparer le Satyricon aux vitelloni m’a fait bondir : c’est la différence qu’il y a entre un réalisateur de talent mais qui n’a pas encore percé et qui travaille dur pour réaliser un film cohérent dans lequel son imagination peut s’exprimer mais en restant dans un certain cadre pour que le public le suive (I vitelloni), et un réalisateur en roue libre, qui n’a plus rien à prouver et qui peut se permettre n’importe quelle excentricité en pensant que le public le suivra (Satyricon). Il ne faut pas tout confondre !

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Fellini compare (toujours cité dans la notice du BFI) son film à un film de science fiction. Il estime qu’on n’arrive pas plus à imaginer comment était la vie dans un passé lointain que comment sera la vie dans le futur. Il considère donc qu’il peut s’affranchir pour partie des codes des décors pour représenter la Rome antique de Pétrone, et porter à l’écran sa vision del la Rome antique. Cela présente l’inconvénient d’effacer les repères du spectateur, on n’est plus chez Pétrone, certes, on n’est pas dans le futur non plus car les acteurs ne portent pas de combinaison en latex, on ne sait pas trop où on est ce qui commence à faire beaucoup si on ajoute à cela le scénario négligé. En revanche cela procure un avantage qui est à mon avis le principal intérêt du film : cela donne une liberté totale pour ce qui est des décors. Et un grand soin a été justement apporté à la construction des-dits décors. Fellini Satyricon est le plus cher des films de Fellini (au moins jusqu’à cette année 1969), il comporte 90 décors érigés dans les studios de Cinecitta, décors assez délirants et vraiment créatifs. On a la tour de Babel (au début) qui s’écroule suite à un tremblement de terre, la galère, sorte de cercueil de métal blindé où les rameurs sont enfermés, cette espèce de bol gigantesque où les personnages sont enfermés et où ils ne peuvent pas grimper aux parois, le spectaculaire labyrinthe du Minotaure … certains décors (Babel) ont des références piranesiennes, c’est assez impressionnant. Jean-Louis Bory, dans une critique élogieuse a qualifié le film de « film de peintre » et c’est vrai que ces « tableaux » que représentent chaque nouveau décor sont réussis.

Fellini Satyricon est pour moi, en fin de compte, une dolce vita en sandales écrite sous LSD (une drogue que Fellini avait expérimenté quelques années auparavant). Comme souvent avec le LSD, cela donne quelques flashes – les décors – mais pour le reste … je ne vois pas grand chose à sauver. En gros, comme vous avez pu le voir, je n’ai pas trop aimé. Cela n’a pas été l’avis le plus communément admis à l’époque car le film a obtenu un joli succès à sa sortie avec des critiques positives et une nomination pour l’oscar du meilleur film étranger. Je n’ai plus donc qu’à me taire, à retourner dans mes lares ou mes pénates pour lire – enfin – Pétrone plutôt que de le découvrir par sa version psychédélique.

US Go Home (1994) de Claire Denis

Séance assez inhabituelle ce soir au BFI car il y est projeté un film moyen métrage, de télévision et français par dessus le marché. Et pour néanmoins attirer le chaland, le séance était tout simplement … gratuite ! Le salle était d’ailleurs assez clairsemée et c’est bien dommage pour ce film (je n’utiliserai jamais le mot téléfilm) partie du cycle consacré à Claire Denis : US Go Home.

Martine est une jeune adolescente vivant dans le banlieue ouest de Paris (Le Pecq) juste à côté d’une base américaine. Elle fait les quatre cents coups avec sa copine Marlène, plus mûre, plus pulpeuse aussi et auprès de laquelle elle gagne en maturité. Un soir, elle parvient à convaincre son frère de l’accompagner à une soirée – condition sine qua non pour que sa mère la laisse sortir – et est bien décidée à y perdre sa virginité. Malheureusement, l’âge moyen de la soirée en question est beaucoup trop bas pour qu’elle puisse espérer atteindre son but, aussi décide-t-elle, avec Marlène, de se rendre à l’autre soirée, beaucoup plus « chaude », à laquelle s’est rendu son frère aîné.

Ce film est le volet réalisé par Claire Denis de la mythique série diffusée sur la chaîne ARTE, Tous les garçons et le filles de leur âge. Il s’agit d’une série de neuf films moyen métrages destinés à la télévision qui devait satisfaire à un certain nombre de critères. Par exemple, le thème principal devait être l’adolescence, chaque film devait illustrer une période soit le début, le mileu ou la fin d’une décennie comprise entre 1960 et 1990, ou encore chaque film devait contenir une scène de fête avec la musique rock de l’époque choisie… Le projet a emballé bon nombre de réalisateurs de talent, certains chevronnés (comme André Téchiné, Claire Denis ou Chantal Ackerman), d’autres non (tels Laurence Ferreira Barbosa, Olivier Dahan ou Cédric Kahn) et l’ensemble, de très bonne facture, a obtenu de nombreux éloges critiques. A tel point que trois des films ont été re-produits en version longue et projetés en salle (il s’agit des films de Téchiné, Assayas et Kahn). Le film de ce soir n’aura connu qu’une diffusion télévisuelle et couvre le période milieu des années 60, plus précisément l’année 1965.

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Ce qui frappe au premier abord, c’est la reconstitution minutieuse de l’époque. Le film commence par une image très forte avec un plan tristounet de cette banlieue parisienne avec un commentaire en voix off du personnage principal – Martine – qui explique que « du haut de la colline, on voit la cuvette – c’est pour cela que cela s’appelle le bassin parisien – et que Paris est à l’horizon à droite mais qu’on ne la voit pas mais de toute façon cela n’a pas d’importance puisqu’on n’y allait jamais ». La scène suivante enchaîne sur les barres d’immeuble construite à la va vite et dans laquelle vit Martine etc … En l’espace d’une minute, le décor est planté, on est avec les personnages de cette époque, les villes nouvelles de Paul Delouvrier, les cours de géo avec les cartes Vidal de La Blache (ahhh le bassin parisien, aquitain et rhodanien …), les vêtements d’époque que portent les personnages, les très jeunes ados qui vont à l’école en stop pour mieux désobéir aux parents, et bien sûr, le « copulation mode d’emploi » que Marlène enseigne à Martine et de l’importance de pratiquer le coïtus interruptus en ces temps d’avant la loi Neuwirth qui, deux ans plus tard (1967), devait libéralisr la pilule. Claire Denis parvient à suggérer comme personne les années 65 et cette atmosphère tranquille de banlieue parisienne, bien mieux en tout cas que d’autres qui s’y sont essayés sans le même succès (comme Godard par exemple dans le très médiocre Deux ou trois choses que je sais d’elle).

Voici donc l’un des critères (faire un film d’époque) satisfait. Quid des autres ? Il s’agit de montrer l’adolescence et là encore Denis s’y prend à merveille. La petite Martine est montrée comme tous les adolescents et cette époque et de plus tard (comme moi). Frondeuse, indécise, fragile, elle est à cet âge où on fait des expériences, où le look importe énormément (voir la scène de maquillage avant la soirée), elle est aussi à un âge extraordinairement individualiste où elle ne peut espérer de soutien de personne, surtout pas de ses coréligionnaires adolescents. C’est ainsi que les ados échangent entre eux des mots très durs (son frère dit qu’elle « est moche » et que Marlène est « une pute »), le tout étant synthétisé dans la très belle et très symbolique avant-dernière image où les trois adolescents sont assis sur le béton de la cité et regardent l’horizon, chacun dans une direction différente, comme pour mieux montrer l’incommunicabilité et l’absence de solidarité entre eux.

Le troisième critère de filmer une soirée avec de la musique de l’époque est lui aussi rempli avec talent. La soirée en question est un rallye, limite partouze où les couples s’emballent en l’espace d’une seconde en se demandant une cigarette, sans se parler vraiment avant de se bécoter peu après sans autre forme de préliminaire. C’est aussi un moment initiatique pour Martine (qui est de loin la plus jeune et la moins inexpérimentée de la soirée), non pas parce qu’elle va accomplir son « projet » de perdre sa virginité (ce n’est pas moi qui utilise un vocabulaire aussi fonctionnel mais les personnages du film) mais au contraire, parce qu’elle va copieusement s’emmerder, et essuyer les échecs et les rebuffades de toute personne qui participerait à ce genre d’événement pour la première fois sans en connaître les codes (à la différence de Marlène qui s’en sort beaucoup mieux). Cette scène tenait particulièrement à coeur à Claire Denis qui a hésité avant d’accepter de tourner pour la série mais qui a finalement accepté car l’idée d’utiliser des morceaux de musique rock de son adolescente lui tenait à coeur. Pari gagné en tout cas, cette scène assez bien sentie est l’une des très belles scènes du film.

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Il s’agissait aussi de remplir un autre critère qui est de tourner à l’économie. Le budget de chaque épisode tournait autour de 5 millions de francs et pour rester dans le clous, il s’agissait de ne pas se lâcher sur le casting. Certains des opus de la série ont révélé des acteurs et actrices inconnus qui feront un belle carrière dans le futur (comme Elodie Bouchez chez Téchiné ou Virginie Ledoyen chez Assayas), Denis confiera les rôles principaux à deux actrices amateures et un acteur débutant (qui fera exprès de « mal » jouer pendant l’audition car il avait entendu dure qui Denis ne voulait à aucun prix des acteurs chevronnés). Martine est donc jouée par la jeune – 14 ans – et pétillante Alice Houri, sa copine Marlène par Jessica Tharaud. Houri fera un petite carrière dans le cinéma et ces deux là sont vraiment craquantes dans le rôle des copines pendant cette période d’initiation (de Martine par Marlène) et on les suit avec plaisirs dans leurs pérégrinations. Le rôle – important – du frère aîné, plus âgé mais certainement pas plus mature est confié au jeune acteur – débutant – Grégoire Colin, qui est lui aussi excellent dans le rôle de l’ado qui devrait en imposer (vu que les deux filles sont plus jeunes que lui) mais qui n’est pas trop sûr de lui, qui roule de mécaniques devant les petites jeunes alors qu’en vérité, il n’en mène pas large. Un ado comme tous les ados en fait, comme moi en tout cas. Un casting de débutants très bien vu avec des acteurs que Claire Denis ré-utilisera dans ses films futurs – surtout Colin qui deviendra son acteur fétiche -. A noter, pour finir sur le casting, que le petit rôle du soldat américain à la fin est tenu par une guest star : Vincent Gallo.

Le film est remarquablement mise en scène, la caméra virevolte pendant la soirée par exemple entre les couples qui dansent et tombant parfois, comme par accident, sur ce que Claire Denis veut nous faire voir ou ressentir (Martine qui s’ennuie, Marlène qui flirte …), la scène en forêt à la fin de la fin est filmée avec beaucoup de grâce où on voit le couple (Martine et le soldat américain) qui marche avec la caméra derrière un fin rideau d’arbres, leur mouvement étant entrecoupé par les arbres passant devant la caméra. C’est beau créatif, c’est du cinéma de qualité à des années lumières du film de télévision classique.

Cet opus est le dernier de la série à avoit été réalisé (le tournage a commencé mi-1994) mais a été bien accueilli par la critique. Vu la qualité du film, il a aussi été envisagé de faire une version longue de US Go Home mais on y a renoncé pour des raisons de droit d’auteurs à payer trop importants (pour les nombreux morceaux musicaux de la bande-son) et parce qu’ARTE n’était pas très chaude pas autoriser la transformation s’un quatrième opus de la série en long métrage. C’est dommage car je suis sûr que ça aurait eu pas mal d’allure. En tout cas, le fait est, US Go home tient fièrement sa place dans l’incroyable série de films de qualité qui ont été tourné pour ce projet, rivalisant avec celui de Téchiné (que j’ai vu il y a longtemps et beaucoup aimé). C’est le premier film du cycle consacré à Claire Denis que je vois et je dois admettre que ça commence plutôt bien.