Pour finir mon exploration de la filmographie de Marilyn Monroe – auquel le BFI a consacré un cycle pour le centenaire de sa naissance -, quoi de mieux qu’un de ses films iconiques, le film avec la scène la plus connue de la carrière de l’actrice, et peut-être du cinéma, une scène due au réalisateur Billy Wilder dans Sept ans de réflexion, un film de 1955. Le titre anglais – intraduisible – est The Seven Year Itch, « la démangeaison des sept ans », ou, pour être plus explicite Le démon des sept ans (de mariage) avec démon dans le sens du « démon de midi », autrement dit l’adultère.
Comme tous les cadres américain lorsqu’arrive l’été, Richard Sherman envoie sa femme et son fils passer l’été au vert, dans le Maine, pendant que lui reste dans la fournaise new-yorkaise pour y travailler. Il a promis à sa femme de bien se comporter : pas l’alcool, pas de tabac et semble vouloir s’y tenir jusqu’au moment où il va faire la connaissance de sa pulpeuse voisine du dessus, une très jolie blonde, mannequin plutôt dénudée à ses heures, ingénue qui fait par inadvertance tomber un pot de fleur de l’étage au-dessus sur le pauvre Richard, qui échappe de justesse à l’attentat. La jolie voisine va alors essayer de s’amender et faire flancher les résolutions de Richard.
L’idée du film vient de la pièce de théâtre éponyme qui a tenu le haut de l’affiche à Broadway depuis 1952 et pendant trois ans. Elle est signée George Axelrod qui va aussi contribuer à l’adaptation au cinéma. La trame globale est reprise avec une différence de taille : on y parle d’adultère et cet adultère est explicite et consommé dans la pièce, alors qu’il n’est que fantasmé dans le film, pour la bonne et simple raison que la Motion Pictures Association – comprendre la censure – veillait au grain et aurait formellement interdit une telle atteinte aux bonnes moeurs. Wilder a pourtant essayé de contourner l’interdit avec son génie habituel, ce qu’il explique en décrivant une scène perdue du film et en le dénigrant à l’occasion : « La différence entre un bon film et un qui l’est moins tient dans ce cas dans une épingle à cheveux. J’en avait l’idée. Le lendemain de l’adultère, la domestique de Tom Ewell aurait trouvé une épingle à cheveux dans lit. Et ainsi, nous n’aurions rien vu mais nous savions tout. C’est ce que Lubitsch aurait fait mais on ne me l’a pas permis. Un film qui s’évanouit à cause d’une épingle à cheveux! Nous avons été obligé de couper cette scène, c’est terrible ».

Un des ressorts comiques régulier du film est l’usage de scène rêvées, certaines fantasmées, relevant de l’imagination de Richard, et, dans certains cas, de sa paranoïa. Parfois, il se rêve Don Juan qui fait tomber d’un battement de cils les jolies femmes qu’il croise, parfois, il imagine que sa duplicité est démasquée et que le pire va subvenir : sa femme qui le trompe ou les télévisions qui exposent sa concupiscence par exemple. J’ai personnellement trouvé cela un peu répétitif, voire « facile », sauf lorsque Wilder nous sort sa magic touch pour sublimer la scène, par exemple en parodiant la scène sur la plage de Tant qu’il y aura des hommes (From here to eternity, le titre étant cité nommément dans les dialogues du film), ou encore en brouillant la frontière entre le fantasme et la réalité lorsque Richard, au piano, « passe à l’action » (embrasse Marilyn) reproduisant l’attitude qu’il a eu dans son fantasme.
Le film souffre à mon avis de son support théâtral dont – je pense – d’adaptation ne s’éloigne pas assez. On reste assez largement dans l’appartement de Richard, les scènes à l’extérieur sont bienvenues et souvent enthousiasmantes comme la scène de « la jupe » certes (voir ci-dessous) mais aussi celle du début à la gare. On se délecte des Wildereries (saillies savoureuses ou situations comiques) ou de la prestation de Marilyn mais l’action reste un peu confinée, plus en tout cas que dans les autres comédies du réalisateur.
Le film fait la part belle à la psychanalyse ce qui pour moi, n’est jamais bon signe. On insiste sur la frénésie adultérine des « sept ans » et les scènes fantasmées sont une matérialisation du surmoi de Richard et de sa libido incontrôlable. Il y a d’ailleurs une scène de consultation sur le divan avec des pointes d’humour assez savoureuses (sur le prix de la consultation) avec l’excellent Oskar Homolka (déjà présent sur ce blog dans un autre Wilder – au scénario cette fois -, Boule de feu) jouant le bourru Dr Brubaker -. Cela dit, je n’ai jamais vraiment marché à l’introduction du subconscient comme moteur de l’action au cinéma et ce film là n’échappe pas à la règle.

Ensuite, il s’est agi de choisir les acteurs. Wilder raconte le casting surréaliste du rôle masculin. Un apprenti acteur devait passer une audition et pour lui donner la réplique, on a pris une apprentie actrice qui se trouvait là, une certaine Gena Rowlands (!). Le gars n’a pas été retenu. Son nom ? Walter Matthau, le grand acteur qui sera, dans les années 60 et après l’acteur d’élection du réalisateur (avec Jack Lemmon) dans un grand nombre de ses films. Un acte manqué sûrement puisqu’il s’agit de psychanalyse. Le rôle a été confié à Tom Ewell qui était déjà l’acteur de théâtre qui l’interprétait à Broadway. Mon avis est qu’il fait bien le job, un job un peu bouffon, un peu surexcité mais c’est comme cela que le scénario est écrit. Wilder n’aime pas beaucoup sa prestation mais en ce qui me concerne, si je ne suis pas emballé par son personnage, j’en rejetterais la responsabilité sur le texte et non sur le jeu.
Mais peut-être ai-je tort! Parce que le rôle féminin est lui aussi écrit avec la même plume, mais, confié à Marilyn Monroe, il prend une toute autre dimension. L’actrice joue un de ces rôles dans lesquels elle a toujours excellé depuis le début de sa carrière, celui de la jeune femme un peu naïve, un peu sotte mais par ailleurs sex-symbol absolu derrière laquelle tous les regards des hommes se tourne sans d’ailleurs qu’elle s’en rende compte. Un personnage de dessin animé, le fantasme ultime, la femme-enfant prisonnière d’un corps hyper sexualisé dans lequel Marylin est irrésistible. La manière dont elle incarne ce personnage est inoubliable, elle transcende un rôle au demeurant mineur comme elle l’a fait si souvent dans sa carrière.
Le tournage, comme à chaque fois avec Marilyn, n’a pas été une sinécure. L’un des grands talents de Wilder est d’avoir tiré le meilleur profit de la présence de Marilyn dans le film. C’est certes une actrice géniale mais c’est aussi une actrice difficile qui peut nécessiter un nombre de prises astronomique avant d’avoir la bonne et dont les retards sur le tournage, les trous de mémoire pour retenir ses répliques sont légendaires, sans parler du constant recours à ses drama coachs qui ont toute autorité, avant même le réalisateur, pour lui suggérer que faire et ne pas faire. C’est Natasha Lytess qui l’accompagne sur le tournage avec qui Wilder s’entendera » relativement » bien, elle aide la star à surmonter ses appréhensions, elle la stabilise d’une certaine manière. Elle sera congédiée à la fin du tournage et remplacée par la terrifainte Paula Strasberg, mais cela, c’est une autre histoire. Sur cette épreuve que fut le tournage de Sept ans de réflexion, Wilder ironise en affirmant : « il existe plus de livres sur Marylin Monroe que sur le deuxième guerre mondiale et il y a une certaine analogie entre les deux : c’était l’enfer mais ça a valu la peine ». Et à la vue du produit fini, on ne peut qu’approuver, ça en valait la peine.

Et puis. il faut dire quelques mots sur cette scène légendaire du 15 septembre 1954, celle où la jupe de Marilyn s’envole lorsque celle-ci passe sur une bouche d’aération du métro. Le tournage devait avoir lieu devant le TransLux theatre et la presse avait été prévenue. Autour de minuit, plusieurs centaines de photographes auxquels s’étaient joint quelques milliers de badauds se pressaient sur le lieu du tournage pour voir … ce qu’ils pouvaient voir. L’assistant de Wilder a alors expliqué que si tout le monde restait bien sagement derrière les barrières, on pourrait tourner la scène, enlever la caméra qui obstruait la vue et chacun pourrait prendre des photos à sa guise. Ensuite … Action! Un immense ventilateur placé sous la rue a remplacé le métro et la robe de Marilyn s’est soulevée comme prévu pour le plus grand bonheur des photographes qui criaient leur bonheur. Marilyn quant à elle riait, saluait son public, s’est offert deux pauses cafés en rentrant dans le théâtre pour se réchauffer un peu pendant les deux heures qu’on duré ce qu’il faut bien appeler le show. Cela en dit aussi long sur la personnalité de l’actrice, super star, immense talent mais femme généreuse aimant la lumière prête à prendre sur elle pour contenter un public qu’elle chérissait tendrement et qui le lui rendait bien (ces détails sont tirés Marilyn Monroe: The Biography de Donald Spoto cités dans la notice du BFI).
Le film est sorti en 1955 et a été un triomphe. Les spectateurs ont beaucoup ri et le glamour a fait le reste : la Fox a fait une excellente opération. Alors que dire ? Qu’avec le recul, c’est loin d’être mon Wilder préféré mais que le film est porté par le prestation inoubliable de Marilyn. L’actrice est au sommet de son art, le scénariste un peu moins. Les deux se retrouveront d’ailleurs quatre ans plus tard, avec cette fois le soutien d’un certain I.A.L Diamond co-scénariste avec Wilder (et fidèle au réalisateur pour le reste de sa carrière) pour une création originale, non tirée d’une pièce de théâtre. Ce sera Certains l’aiment chaud et ce sera cette fois un véritable feu d’artifice.


















