Recherche Susan désespérément (1985) de Susan Seidelman

Séquence nostalgie en ce dimanche après-midi oisif pour une séance au Garden Cinéma qui permet d’échapper à la chaleur étouffante de l’été, avec un retour vers les années 80, sa scène pop et l’OVNI que fut le film de Susan Seidelman, Recherche Susan désespérément (Desperately seeking Susan) sorti en 1985 et qui a été projeté dans le cadre des « member’s pick ».

Roberta est une jeune femme bourgeoise, femme au foyer modèle mariée à un riche représentant en salle de bains et qui s’ennuie ferme. Elle rêve en lisant les petites annonces dont une a attiré son attention : « recherche Susan désespérément » suivi d’un lieu de rendez-vous, une annonce qui paraît tous les ans par apparemment un amoureux d’une jeune femme, Susan, qui erre pas monts et par vaux pour ne retrouver son chevalier servant qu’une fois par an. La Susan en question est une jeune femme délurée un peu punk, un peu écornifleuse, qui couche à droite à gauche avec des hommes qu’elle allège des dollars contenus dans leur portefeuille si elle se réveille avant eux. Mais là, outre les dollars, elle emporte aussi des boucles d’oreilles égyptiennes de grande valeur avant de partir. Elle apprendra par la presse que son amant d’un soir est mort « accidentellement » et que des tueurs sont à ses trousses. En même temps, Roberta, pour donner du sens à sa vie va essayer d’approcher Susan.

Susan Seidelman est une jeune réalisatrice indé américaine qui avait connu une micro-notoriétée avec son premier film (Smithereens), un film fauché mais présenté néanmoins au festival de Cannes. Cela lui a donné une certaine assise et lui a permis de prévoir un second film plus ambitieux, ce sera cet objet, aussi étrange que l’est son titre : Recherche Susan désespérément.

C’est un film qui pioche dans pas mal de genres, le premier d’entre eux étant la comédie. Le scénario remarquable est écrit par Leora Barish et sait jouer de l’humour à tous les niveaux. D’abord on a la quiproquo employé de manière magistrale. On a d’abord le quiproquo central avec l’amnésie autour duquel tourne toute l’intrigue. Mais aussi quelques quiproquos secondaires provoqué par exemple pour les annonces « Desperately seeking Susan » publiées à répétition dont le deuxième va causer pas mal de confusion, ou lorsqu’il s’agissait de savoir si Roberta est une prostituée : tout ces quiproquos sont sources d’innombrable situations vraiment drôles. Et là-dessus, viennent se greffer les pastiches assez désopilants des classes bourgeoises (les discussions sur le sexe, la rencontre en boîte avec Susan ou même la publicité pour les piscines mettant en scène Gary, le mari de Roberta), ainsi qu’un certain nombre de répliques assez hilarantes. L’humour joue sur tous les tableaux, on a parlé de screwball comedy pour ce film, on peut voir les choses ainsi mais c’est à mon avis plus que cela, il y a de la satire, des mots d’esprit, en tout cas c’est une vraie réussite.

Une des raisons de la réussite est que aux éléments comiques se superpose une mini intrigue policière lorsqu’il s’agit de rechercher les bijoux. Entendons nous bien, nous ne sommes pas dans Le silence des agneaux et l’intrigue est anecdotique, mais, non seulement elle s’insère parfaitement dans le synopsis sans le vampiriser, elle donne des signes (on sait que le film n’est pas fini tant que l’intrigue n’est pas bouclée) et donne surtout du rythme au film, l’aère, le fait courir et nous fait voyager en étant prétexte à quelques vues d’un New York underground crasseux, qui est encore le New York de Taxi driver, qui ancre le film dans la ville. Quand on y réfléchit, cette histoire de boucles d’oreilles n’était même pas nécessaire à la cohérence du film, c’est une sorte de cerise sur le gâteau tellement bien intégrée au script qu’on l’avale d’une bouchée.

Et puis ce qui est assez sidérant avec le recul, c’est la manière dont le film parvient à croquer cette société de ces années là. Les tenues de Susan dont la veste est un élément essentiel de l’intrigue, le maquillage, les lieux autant la boîte de nuit que le Magic Club ou le salon de coiffure, tout est fait pour nous immerger dans ce new York là, le film transpire la scène underground des années 80 à chaque plan et d’ailleurs, puisqu’on parle de plans, notons que Seidelman et Edward Lachman, son directeur de la photographie, nous offrent une cinématographie créative (dans le plus pur style du cinéma indépendant américain) avec des plans décalés sur des objets, des vêtements, de parties du corps qui sortent de l’ordinaire. Et pour compléter l’immersion dans les années 80, il ne manquait plus que la musique signé Thomas Newman avec la morceau de bravoure, le Into the Groove de Madonna diffusé in extenso pendant la scène de la boîte de nuit et lors du générique de fin. A noter que lors de la scène dans la boîte de nuit, la musique d’into the Groove n’est pas la musique du film mais la musique de la boîte et Susan, le personnage qui danse dessus et Madonna la chanteuse qui chante le morceau ne sont qu’une seule et même personne. Cet clin d’oeil est caractéristique de la délicatesse, de la fluidité de ce film tellement subtil.

Evidement, ce qui fera la postérité du film est son casting. Seidelman, contre son distributeur Orion qui était prêt à financer des stars, a préféré des actrices peu connues – en tant qu’actrice en tout cas -. Et c’est évidemment la diva Madonna qui joue le rôle de la fascinante Susan. Madonna était une start en devenir à l’époque, elle venait juste de connaître un immense succès avec son album Like a Virgin dont la chanson Into the Groove est tirée et très honnêtement j’ai l’impression qu’elle joue elle-même, ou plutôt qu’elle joue l’image publique qu’elle donne de son personnage privé. Elle colle à ce personnage avec son look certes mais aussi sa décontraction, sa nonchalance, son arrogance envers absolument tout le monde mais qu’on ne parvient jamais à condamner car, peut-être par son charisme ou son sex-appeal et l’érotisme que son personnage dégage, elle nous apparaît toujours sympathique. C’est tout simplement impossible d’imaginer qui que ce soit d’autre dans ces bottes à clous et ces bas résille là. Et pour donner la réplique à une légende comme elle, une jeune actrice relativement inconnue à l’époque et dont le film lancera la carrière : Rosanna Arquette qui elle, à la différence de Susan, a un rôle évolutif, de pauvre petite bourgeoise écrasée par un mari et un milieu qui la cloître dans une vie bourgeoise à périr d’ennui, qui va, par le plus grand des hasards changer de peau et frayer avec des milieus dont elle ignorait jusqu’à l’existence. Elle est à croquer autant en petite ingénue que quand elle commence – sans trop savoir comment ni pourquoi – à s’émanciper, c’est elle qui porte la sensibilité du film, c’est à elle que le spectateur peut s’identifier et Arquette, par sa naïveté, sa gaucherie tient parfaitement sa place à côté de sa partenaire-star avec la touchante rencontre finale où ces deux là se croisent pour la première fois et se reconnaissent instantanément. Les rôles secondaires sont aussi parfaitement attribués entre le beau gosses romantique Dez (Aidan Quinn) et l’hilarant duo bourgeois composé de Mark Blum (Gary, le mari de Roberta, celui qui danse en costume cravate dans le boîte punk sur Into the groove avec Madonna), Laurie Metcalf (Leslie, sa pimbêche de soeur). Un casting parfaitement réussi.

Je tiens les années 80 en peu d’estime mais là, je viens de faire un magistral saut dans le temps – pour un film vu à la télévision quelques année après sa sortie – pour retrouver un petit bijou de ces années là, un diamant aussi noir que le mascarat de Madonna qui m’a – un peu – réconcilié avec l’époque et surtout conforté dans la haute opinion que j’ai du cinéma indépendant américain de cette fin du XXème siècle. Le film a connu un grand succès non seulement aux Etats-Unis mais aussi en Europe, le public a sans conteste aimé voir Madonna et entendre Into the Groove à l’écran mais la critique a suivi et a justement relevé les indéniables qualité du film. Le film a évidemment échappé aux Oscars (c’est un film indépendant après tout, il ne faut pas exagérer) mais peu importe : quarante ans plus tard, il fait toujours mouche et n’a rien perdu de sa saveur. Une saveur de madeleine de ces années 80 qui furent celles de ma jeunesse qu’on déguste encore, après toutes ces années, avec la même délectation.

Mortelle randonnée (1983) de Claude Miller

Aujourd’hui vient le deuxième (et dernier) film du cycle du Ciné Lumière consacré à Isabelle Adjani que j’avais l’intention de voir. C’est aussi celui que je ne voulais rater sous aucun prétexte car je l’avais vu il y a très longtemps, j’en garde des souvenirs diffus et la distribution contient pléthore de ces acteurs français de ces années 80 que j’affectionne. Voici donc Mortelle randonnée, film sorti en 1983 du réalisateur Claude Miller.

Louis Beauvoir dit « L’oeil » est un homme quitté par sa femme et sa fille alors que cette dernière n’avait qu’un an, qui n’a jamais revu l’enfant qui est mort dix ans plus tard – alors qu’elle avait onze ans – et dont le seul portrait d’elle qu’il a est … une photo de classe mais il ne sait pas laquelle des gamines de la photo est sa fille. Il téléphone à son ex-femme une fois par an mais cette dernière, cruelle, ne l’autorise pas à téléphoner plus souvent et surtout lui permet de soumettre une suggestion pour savoir laquelle des enfants de la photo est sa fille Marie (et il ne l’a pas identifiée jusqu’à maintenant). C’est aussi quelqu’un d’obsédé par les mots croisés et l’horoscope, qui exerce la profession de détective privé dans une agence. Un jour, on lui confie l’enquête de filer un fils de bonne famille pour en savoir plus sur la jeune fille avec qui il couche. En fait, il observe la jeune fille en question … qui tue son amant après lui avoir fait retirer une grosse somme d’argent en liquide. Il va filer la jeune meurtrière – au demeurant tueuse en série – et va l’identifier petit à petit à sa fille disparue tout en cherchant à la protéger.

Sur le papier et à la lecture de ce synopsis, il s’agit d’un film noir, et c’est vraiment sur ces bases que je suis entré dans la salle, avec donc quelques attentes. Le film est d’ailleurs tiré du roman The Eye of the Beholder de l’écrivain Marc Behm, sorti en France à la série noire sous le titre Mortelle randonnée. Le livre se déroule sur l’ensemble des Etats-Unis, le film en Belgique / Allemagne / France et Italie. Du noir, on hérite cette géniale idée de « la photo de classe », le côté torturé du détective, son passé qui ne passe pas et ses antécédents familiaux qui se reflètent dans son enquête, on hérite aussi de la fuite de la criminelle, le film aurait d’ailleurs dû s’appeler Mortelle cavale parce que la randonnée en question est beaucoup plus une fuite en avant qu’une gentille promenade.

Mortelle cavale mais aussi Mortelle errance et c’est d’ailleurs là que le film s’éloigne du noir et que réside son principal défaut à mon avis. Alors, on suit la jeune fille (prénommée Catherine mais qui possède de multiples identités de substitution) dans ses aventures, à chaque fois elle rencontre un nouvel amant, voire un mari potentiel – riche bien sûr – qu’elle finit par zigouiller, elle s’enfuit avec l’argent et recommence peu après dans un autre endroit toujours très luxueux. Elle n’est jamais vraiment menacée, ce n’est vraiment qu’à la toute fin que les choses finissent par se gâter et on a l’impression que c’est le cas parce qu’il faut bien finir le film. En gros, le film n’évolue pas et finit même par tourner en rond, les péripéties se répètent et finissent, il faut bien le dire par lasser. La promesse du noir n’est pas vraiment tenue et en ce qui me concerne, cela a assez plombé ma séance.

Autre élément assez étonnant, l’absence de réalisme des personnages. J’ai dit que Catherine est en cavale mais c’est faux: elle se promène, elle ne craint ni la police ni les proches de ceux qu’elle vient d’assassiner, elle se dirige vers sa prochaine proie sans rencontrer aucune opposition, sans être poursuivie par qui que ce soit. Pareil pour L’oeil : il est partout, il suit la jeune femme à la trace, est toujours dans le même train, le même avion qu’elle, dans la voiture juste derrière la sienne, derrière le buisson de son hôtel à prendre des photos sans jamais qu’on le remarque jusqu’à la rencontre finale. Comment un personnage aussi peu incarné dans l’action est censé s’incarner dans la douleur qu’il ressent lorsqu’il identifie la jeune femme avec sa fille chérie disparue ? Cela ne marche pas. Les sentiments personnels des héros de films noirs ou policiers, à commencer par l’angoisse de la traque, sont partie intégrante de l’intrigue et devraient aider à rendre le héros attachant; là, il faut bien dire que ce n’est pas vraiment le cas. En plus de cela, la galerie de personnages secondaires contient soit des victimes de Catherine avec leur famille, bien ancrés dans le réel, ou sinon, un couple d’hurluberlus lunaires désignés au générique comme « L’homme pâle » et « La dame en gris », parfaitement loufoques, parodie de maîtres-chanteurs dont on ne doute pas une seule seconde que Catherine ne fera qu’une bouchée. Des personnages irréels pour, là encore, un mélange des genres qui m’a laissé un peu désemparé.

Les dialogues et l’adaptation sont signés Michel Audiard pour l’un de ses derniers films (il mourra deux ans plus tard). Il y a une certaine élégance, ou plutôt une étrangeté dans le texte où L’oeil soliloque constamment, à tel point que cela en devient presque une voix off: il applique ses obsessions de mots croisés ou d’horoscope à toutes les conversations avec des étrangers et s’adresse constamment à Catherine comme si elle était sa fille … sans qu’il n’y ait personne en face de lui. C’est à ranger, là aussi dans le domaine de l’étrange, du surréel qui, à mon avis sied mal au film. Admettons cependant que ces commentaires sont joliment ciselés et qu’ils sont caractéristiques du film noir – souvent sous forme de voix-off -, je ne mettrais pas la prose d’Audiard au débit du film.

La distribution est de première classe venant de ce cinéma français des années 80 pour jouer des personnages qui auraient mérité un peu plus de substance. Le rôle de Catherine est confié à une Isabelle Adjani magnétique. C’est une très belle actrice et elle est particulièrement mise en valeur lorsqu’elle fraye avec la haute société : costumes, bijoux de luxe, coiffures, elle change constamment de tenue mais sa classe, sa beauté, sa prestance restent intactes lorsqu’elle change de peau. Elle sait aussi jouer les prolétaires (prolétaire braqueuse mais prolétaire quand même) dans la dernière partie lorsque l’étau se resserre. Elle est accompagnée par le grand Michel Serrault, qui joue un de ces rôles dans lesquels il excelle de petit homme gris, névrosé et qui a raté sa vie et trouve un moyen de se racheter. Il est de surcroît servi car c’est le seul rôle qui exprime des sentiments (sa paternité frustrée) et c’est lui qui déclame – fort bien d’ailleurs – le monologue / voix off d’Audiard. Ces deux acteurs élèvent le film mais pas suffisamment pour lui faire atteindre les sommets. Notons enfin des secondaires savoureux d’un Guy Marchant fidèle à lui-même et une Stéphane Audran très amochée et donc méconnaissable jouant l’homme pâle et la dame en gris, et des caméos non moins délectable de Jean-Claude Brialy (Voragine, un homme de l’hôtel), Sami Frey, Patrick Bouchitey (des amants de Catherine), Machal Méril (Madeleine, la femme de L’oeil) ou Geneviève Page (la patronne de l’agence de détective de L’oeil).

Le film n’a eu qu’un succès mitigé et a été nominé cinq fois aux Césars sans rien obtenir. Et moi, il me fait bien admettre une forme de dépit amoureux en sortant de la salle. Je voulais du noir, j’ai eu du faux noir, avec une course poursuite criminelle, une mortelle randonnée un peu dans les nuages avec une Isabelle Adjani en femme fatale fuyante et aussi un peu frustrante. Cela dit, il suffisait de patienter. C’est en effet la même année qu’est sorti ce qui est à mon avis le plus grand film d’Adjani, un noir un vrai, une femme fatale une vraie pour un été torride et tout ce qu’il y a plus de meurtrier (L’été meurtrier, Jean Becker, 1983) en Provence. Cela dit – puisqu’on parle de frustration – ce film là ne fait pas partie du cycle Adjani (pour je crois des problèmes de droits), il faudra attendre encore un peu pour en parler sur ce blog

Lady Lou (1933) de Lowell Sherman

Le Garden Cinema s’est fendu d’un cycle fabuleux : Screwball Summer avec toutes ces sublimes screwball comedies qui ont fait la gloire du Hollywood des années 30 et du début des années 40. Problème attenant à ce cycle fabuleux : j’ai déjà presque tout vu. Alors je me suis fait quelques petits plaisirs (je suis allé revoir To be or not to be pour la x-ième fois la semaine dernière) et je me suis aventuré dans les rares films du cycle dont je n’avait jamais entendu parler. C’est le cas ce soir avec ce film Lady Lou, plus connu sous son titre anglais She done him wrong, film de 1933 du réalisateur Lowell Sherman.

Dans les New York des années 1890, Lady Lou est une chanteuse de cabaret aux pieds de laquelle tous les hommes se prosternent, et cela tombe bien car elle adore les diamants et tend à privilégier les hommes qui lui en offrent. Elle a des fréquentations pour le moins douteuses : un ancien amant membre de la pègre, en prison et croyant que c’est elle qui l’a donné, le directeur du cabaret, également impliqué dans la prostitution et la fausse monnaie, et puis aussi quelques beaux gosses de passage, dont un, le capitaine Cummings, chef de la mission religieuse à côté du cabaret, résiste étrangement à ses avances.

Ce film fut tourné en 1933 ce qui signifie deux choses. D’une part que le genre screwball n’existait par encore en tant que tel (même si le terme existait), de ce que j’ai vu, je considère que le première screwball comedy classique serait New York Miami qui sortira l’année suivante. L’étiquette est donc trompeuse, il n’est que peu question d’amour et beaucoup plus question de pègre, de milieux interlopes et de police fédérale incorruptible à la Eliot Ness. La deuxième chose, c’est que c’est un film « pre-code », c’est a dire tourné avant l’édiction des très strictes règles de censures du Code Hays (publiées en 1934). Ce qui veut dire qu’on peut y parler de sexe, d’adultère et voir des méchants pas toujours punis beaucoup plus que l’année suivante, lorsque la chape de plomb de la censure sera tombée sur Hollywood.

C’est un film Paramount qui voulait capitaliser sur la récente « embauche » de Mae West dans cette « écurie » (vocabulaire dégradant mais qui explique bien la sujétion totale qui était celle des acteurs dans les tout puissants studios de l’époque). West est une actrice de théâtre qui a eu un immense succès à Broadway dans la décennie précédente, qui a su cultiver son image avec soin (elle a fait 10 jours de prison ce qui a alimenté des gazettes) et n’a pas hésité à porter des causes progressistes ce qui a d’ailleurs alimenté le scandale : elle a de la sympathie pour les mouvements féministes et certaines de ses pièces ont porté sur la scène l’homosexualité ce qui lui a causé ses ennuis judiciaires. C’est au demeurant une femme assez remarquable, une enfant de la balle, du vaudeville – ces petits spectacles itinérants qui allaient de villages en villages au début du siècle – qui a abandonné l’école à sept ans et qui, pendant sa carrière à Broadway a même écrit quelques pièces, dont Diamond Lil, pièce dont le scénario du film est tiré. En 1932, à trente-neuf ans, elle effectue le grand saut vers le cinéma, signe avec la Paramount et déménage de New York à Hollywood. She done him wrong est son deuxième film.

Le film à mon avis a mal passé l’épreuve du temps. C’est d’abord un film exclusivement centré sur le personnage de Lady Lou. C’est elle qui fait chavirer les coeurs, qui mène les barques ou qui se fait embobiner, c’est aussi de Deus ex machina des événements de la fin, mais je n’ai pas été sensible au style que West donne à son personnage. Nous sommes très loin des actrices hollywoodiennes à venir – les Stanwyck, les Hepburn -, West assume son âge dans le film, son personnage chante et danse sans le glamour ou l’explosivité d’autres stars (voir l’érotisme torride d’Anna May Wong dans Piccadilly par exemple), on a du mal à croire que cette femme est la coqueluche de ce monde des cabarets et peut obtenir tous les diamants qu’elle veut des hommes qu’elle côtoie. En revanche, elle nous gratifie de quelques répliques bien senties qui souvent remettent les hommes à leur place et qui autorisent à ranger le film dans la case « comédie ».

L’histoire de surcroît part un peu dans tous les sens. Je ne sais pas ce que la pièce de West donnait sur scène (je ne me suis d’ailleurs même pas rendu compte que c’était d’ailleurs du théâtre filmé) mais la trame du film consiste en de petites histoires mises bout à bout sans cohérence d’ensemble. On pourrait très bien supprimer un personnages secondaire sans qu’on s’en aperçoive. Ce film très court (66 minutes) consiste en une scène d’exposition qui enchaîne directement sur une catastrophe finale assez cafouilleuse avec un épilogue totalement inattendu, pour ne pas dire invraisemblable, et d’ailleurs aussi assez immoral, d’où le statut « pre-code » du film. Le tout est entrecoupé de quelques numéros de cabarets chanté par Lady Lou / Mae West.

Au crédit du film et de West qui a je pense eu la haute main sur certains des choix de la production, la place importante donnée au personnage de Pearl, interprétée par l’acrtrice noire Louise Beavers. C’est certes un personnage secondaire, il s’agit de la bonne de Lady Lou, une bonne noire qui fait un peu aussi de rôle de confidente et cela d’autant plus qu’elle est au courant de toutes les frasques de sa patronne (et qu’elle ne s’en offusque pas vraiment). C’est étrange à dire mais Pearl est peut-être le personnage le plus réel, le plus crédible de tout le film avec son bon sens, ses conseils, ses approbations et le soutien qu’elle apporte à Lou. C’est West qui a insisté pour ce que personnage apparaisse comme cela dans le film en contradiction totale avec les rôles traditionnels (de potiches, à supposer même que le rôle existe) dévolus aux acteurs noirs en ces temps très racistes. C’est assez extraordinaire, une des rares touches de modernité du film – modernité humaniste de surcroît – et cela valait la coup d’être mentionné. Une autre innovation du film est la présence dans le rôle principal masculin du capitaine Cummings d’un jeu premier de même pas trente ans : Cary Grant. West a prétendu avoir « découvert l’acteur » ce qui est faux (il avait déjà un rôle conséquent dans Blonde Venus l’année précédente) mais le fait est, il a là avec son style décontracté laissant déjà poindre l’assurance qui sera la sienne dans beaucoup de ses rôles futurs : il est le seul qui sait dire non à Lou et contrôle absolument tout, jusqu’à l’épilogue. Ce n’est certainement pas son rôle le mieux écrit, mais c’est le tout début d’une carrière qui sera stratosphérique.

Le film a beaucoup plu et a conquis le public d’époque, non pas composé de snobs cinéphiles comme moi, mais de pauvres gens terrassés par la grande dépression et qui allaient au cinéma pour oublier un peu les malheurs du quotidien. Il bénéficie encore maintenant d’une certaine reconnaissance mais en ce qui concerne la screwball du cycle, c’est un film qui pour moi relève plus du documentaire sur les pratiques des tout débuts du parlant à Hollywood et de ce qu’on pouvait encore faire dans cette période pré-code. Cela aura ajouté une screwball – ou prétendue telle – à ma liste et aura présidé à l’arrivée de Mae West sur ce blog, c’est déjà pas mal pour à peine plus d’une heure de film.

Niagara (1953) d’Henry Hathaway

Voici le deuxième opus du cycle consacré à Marilyn Monroe, dans le cadre du centenaire de sa naissance, que je vois, un film du début de carrière, un des films qui vont contribuer à mettre la star sur orbite. Voici donc Niagara, film de 1953 du réalisateur Henry Hathaway.

Nous sommes aux chutes du Niagara, côté canadien, dans un petit motel avec des bungalows, dont un merveilleusement placé avec vu directe sur les chutes. Un couple de jeunes mariés, Ray et Polly Cutler, arrivent pour occuper cette chambre mais elle n’a pas été libérée par les précédents occupants, les Loomis, avec elle, Rose, un magnifique jeune femme très aguicheuse, qui affirme que son mari se trouve très mal et supplie qu’on leur accorde quelque répit dans la chambre. Les Cutler galamment acceptent de se contenter temporairement d’une chambre sans vue mais ces derniers ne tardent pas à s’apercevoir que tout ne tourne pas rond chez le couple Loomis: lui est visiblement assez dérangé, colérique et éperdument amoureux de sa femme qui elle, supporte mal ses colères, se plait à séduire tout le monde avec son attitude et ses tenues exagérément sexy.

Le film comme son titre l’indique tourne autour d’un lieu géographique spectaculaire : les chutes de Niagara avec les histoires qui tournent autour comme les amoureux qui y vont passer leur lune de miel mais on peut aussi y voir une symbolique : la violence de la nature reflète celle des passions – amour ou haine – qui consume les personnages du couple Loomis. C’est un décor grandiose qui sert aussi d’écrin pour un spectaculaire climax final. Je suis assez circonspect sur les films dont la base de départ n’est rien d’autre qu’un lieu – cela me semble un peu léger – mais je dois admettre que dans ce cas-ci, c’est assez remarquablement utilisé.

Le producteur du film est aussi co-scénariste et est un nom qui compte : Charles Brackett. Celui qui fut longtemps compère de Billy Wilder vole maintenant de ss propres ailes et avec l’aide de Richard Breen et Walter Reisch – qui l’accompagnent régulièrement depuis qu’il n’écrit plus avec Wilder – nous sort un scénario assez captivant, avec les chutes en arrière plan mais sous forme de thriller, avec les trois premiers quarts du film qui relèvent du pur noir, et le dernier de la scène d’action haletante qui m’a un peu fait penser – avec les moyens de l’époque – à celle de la fin de Les nerfs à vif, une belle référence.

Il s’agit d’un film qui en effet coche pas mal de cases du film noir. Une affaire sordide bien entendu qu’on découvre petit à petit, un personnage – Polly Cutler – qui joue le rôle du Candide, l’équivalent du privé dans le noir classique, et qui va démêler l’écheveau et le faire découvrir au spectateur, et bien sûr, une femme fatale, très fatale de celles qu’on n’oublie pas et qui est bien évidement tout à fait maléfique. Le seul élément du noir qui n’est pas repris ici est l’exigence du noir et blanc : disons que Niagara est certainement le noir le plus coloré que je connaisse, le technicolor fait merveille des lèvres très rouges de Marilyn et de ses robes fabuleusement colorées, qui attirent l’oeil autant des mâles du coin que des spectateurs. La seule exception à ce festival de couleur est une scène très belle, tout en noir blanc avec ombres chinoises à la morgue à un moment singulier du film, ce qui montre qu’Hathaway a du métier et qu’il savait quoi faire avec les moyens qui lui furent confiés. Cette couleur châtoyante du film est joliment utilisé pour mettre en valeur le personnage – non pas principal en volume – mais certainement le plus haut … en couleur, de Rose Loomis joué donc par Marilyn Monroe.

D’abord, signalons que c’est Marylin elle-même qui a insisté pour jouer ce rôle là plutôt que celui de la candide Polly Cutler qu’on lui destinait au départ. Ensuite, c’est une belle occasion pour la future star pour montrer qu’elle peut exceller dans d’autres rôles que celui de la « dumb blonde » dans lesquels elle a fait des étincelles dans son début de carrière. C’est d’ailleurs la seule fois de cette carrière où elle joue un personnage purement maléfique. Et là, il faut bien dire qu’elle surpasse, à mon avis, toutes les espérances mises en elle. Certes, on lui fait dégager un érotisme torride lors d’une scène – très osée pour l’époque – derrière un rideau de douche où on la voit nue en ombre chinoise, certes, les robes colorées qui moulent soigneusement ses formes, sa démarche chaloupée qui fait se détourner le regard, tout est fait pour mettre en valeur son physique, mais les expressions de son visage d’actrice qui peuvent exprimer tantôt le mal, le vice ou la (fausse) naïveté, ce pouvoir de restituer le fonds de sa pensée par une simple attitude (la scène du début où elle fume une cigarette au lit puis fait semblant de dormir qui en dit beaucoup sur les relations avec son mari), la mémorable scène de la morgue, la terreur qui la prend à la fin, l’arrogance lorqu’elle change le disque, le mouvement irrésistible de ses lèvres rouges … elle joue avec conviction et talent le rôle qui lui est assigné au-delà des indications qu’Hathaway lui a certainement donné sur le plateau. Cette actrice là est un sex-symbol absolu, c’est sûr, mais elle peut jouer aussi bien des secrétaires idiotes (Monkey Business), des aspirantes actrices pas très malines non plus (All about Eve) que des femmes aussi fatales que la Rose Loomis de Niagara. La notice du BFI (une analyse du film datant de 1973 par Joan Mellen) dit à peu près ce que je viens de dire mais conclut sans pitiè par : « le rôle a limité plutôt qu’il a étendu l’horizon de ce que Marilyn pouvait jouer à l’écran. Le film ne montre aucune considération ou volonté d’explorer pourquoi elle est ce qu’elle est. Il ne lui donne pas une ligne de dialogue qui pourrait expliquer son comportement ou le justifier, en créant un minimum d’ambiguité pour un personnage unidirectionnel. Cette conception de Rose résume ce que l’industrie pense de Marilyn, l’image prédominante de la femme. Ce sont soit des épouses loyales et généreuses (…) soit des putains, dont le sort est retardé suffisamment pour qu’elles puissent profiter de leur sexualité ». Cette opinion (qui pourrait d’ailleurs être écrite en 2026) est parfaitement défendable, mais son féminisme oublie de préciser que ce personnage s’inscrit dans une histoire qui a fait la grandeur et la fascination de ce cinéma hollywoodien : celui de la femme fatale. Critiquer Marilyn / Rose Loomis comme cela, c’est oublier que le sort de Phylis Dietrichson aussi est « retradé suffisamment pour qu’elle puisse profiter de sa sexualité » et c’est oblitérer un pan majeur de ce cinéma américain : le film noir, son scénario basé sur l’intrigue policière, ses personnages stéréotypés que le public attend dans un contrat tacite et parfaitement accepté. Je ne peux pas reprendre cela à mon compte.

Les autres rôles sont eux aussi idéalement attribués ce qui est une bonne chose car ils sont importants : le rôle de Rose Loomis n’est pas le plus important en volume. Son mari George est joué par un Joseph Cotten parfaitement dérangé, pitoyable et inquiétant et dont on nous explique – à la différence de Marilyn – comment il en est arrivé là (il a été traumatisé par la guerre de Corée et – question que lui pose Polly et dont elle devine la réponse – ne veut pas quitter cette femme toxique parce qu’il l’aime, tout simplement). Cotten, à qui Hathaway aurait préféré James Mason, est parfait dans ce rôle, un rôle évolutif qui passe du bien au mal où il est remarquable. Le rôle de témoin de Polly Cutler est tenu par une très belle, courageuse et inquisitrice Jean Peters.

J’ai été assez surpris, dans la notice du BFI, de constater qu’une partie de la critique d’époque a été exécrable (ils ne retiennent en gros que la prestation de Monroe et … des chutes du Niagara), je suis heureux de m’inscrire en faux contre-cela et d’avoir vu ce que je considère comme un excellent thriller tourné avec des moyens, dans un décor grandiose et avec une graine de star qui ne demandait qu’à germer. Et elle a germé, elle a même explosé car Niagara est considéré comme le film qui fera de Marilyn une star. Sa route à partir de là est tracée, ce cycle va la suivre et moi j’espère me ménager des soirées où j’aurais l’occasion de l’admirer encore quelques fois et l’exprimer dans mes posts.

Vie privée (2025) de Rebecca Zlotowski

Nouveau film français au Ciné Lumière – enfin nouveau ! Le film est sorti il y a six mois en France -, avec une oeuvre française sortie récemment et dont j’ai, malheureusement, assez largement vu la bande annonce (j’essaie en général d’éviter cela à tout prix) ce qui a défloré – un peu – l’intrigue. Un film de la réalisatrice Rebecca Zlotowski, intitulé Vie privée, sorti en 2026.

Liliane Steiner est psychiatre dans les beaux quartiers parisiens. Alors qu’elle vient de se débarrasser d’un client grossier qui la traite de charlatan, elle apprend qu’une de ses patientes qui a raté deux séances est en fait morte. Se rendant à la veillée funèbre dans la famille (juive) de cette dernière, elle est très mal reçue et accusée d’avoir tué la défunte (qui s’est suicidée). Elle découvre certains indices qui l’amènent à penser que cette dernière a en fait peut-être été assassinée par quelqu’un de sa famille. Elle décide de mener l’enquête avec son ex mari avec lequel elle renoue pour l’occasion.

C’est un film rare qui relève du genre de la comédie policière. C’est un genre assez casse gueule, on n’en finirait pas de recenser les comédies policières pas assez comiques qui auraient mieux fait d’être de simple films policiers, ou celles pas assez policières qui auraient dû rester des comédies. Pour être réussies, il s’agit vraiment de trouver le bon dosage sans faire pencher le film d’un côté ou de l’autre, et Vie privée y parvient parfaitement, ce qui est une gageure. On ne peut que féliciter les deux scénaristes que sont Zlotowski elle même aidée de la romancière Anne Berest.

Du côté policier, on se laisse prendre par le mystère (sans y croire trop au début), on ne comprend qu’à la fin ce qui s’est réellement passé, l’enquête (menée presque exclusivement par Liliane) explore quelques fausses pistes mais progresse régulièrement au fur et à mesure qu’on découvre des éléments nouveaux, le dénouement n’est pas prévisible et tout est éclairci à la fin. C’est de la belle ouvrage scénaristique, les pinailleurs comme moi y ont trouvé leur content.

Sur la comédie, le film est plutôt drôle, entre les clients dingos, les fausses pistes auxquelles Liliane croit dur comme fer, les relations avec sa famille, son fils surtout avec qui elle a des problèmes relationnels sévères, les dépositions complètement perchées au commissariat, le compte y est, au moins pour équilibrer la balance vers la comédie.

Le film contient un petit interlude paranormal chez une hypnotiseuse où il est question de vies antérieures et de messages transmis d’outre-tombe un peu exagéré, à mon avis (même si le personnage de l’hypnotiseuse elle-même est savoureuse – et nécessaire -). L’irruption de l’irrationnel dans cette comédie, loufoque mais parfaitement rationnelle, n’était à mon avis pas nécessaire.

Le film a du rythme, la caméra est alerte, les péripéties s’enchaînent avec des personnages avec chacun leur petit grain de folie mais qui forment une espèce de groupe, de troupe presque avec un plaisir évident à jouer ensemble. On a une situation assez réjouissante avec des personnages d’un certain âge (Liliane et son ex-mari) qui retrouvent retrouvent une seconde jeunesse, se comportent comme des gamins en croyant voir des conspirations partout dans un état d’esprit assez « Club des cinq » alors que les plus jeunes, leurs enfants, ont beaucoup plus les pieds sur terre, prennent leurs vieux pour des dingues et sont en fait beaucoup plus ennuyeux. Pour jouer ces personnages, on retrouve la fine fleur des acteurs français, certains dans des cameo, pour le plus grand bonheur de tout le monde.

Le rôle de Liliane est confié à une Jodie Foster étonnante qui n’a jamais été aussi peu Clarice Starling que dans ce rôle là. C’est une psychiatre un peu déjantée mais surtout très sure d’elle-même, qui regarde ses patients avec un peu de condescendance et qui pense typiquement que « tout le monde a un subconscient sauf elle » (très belle expression que j’emprunte à Jean-Marc Lalanne des Inrockuptibles), et ce sont ces certitudes progressivement mises en doute que le film va montrer et qui vont humaniser le personnage. Foster fait preuve d’un talent comique étonnant par sa gaucherie, ses doutes sur son métier, sa croyance au paranormal et surtout sa vie de famille entre son fils interprété par un très bon Vincent Lacoste excédé par les lubies de sa mère et son mari, rôle confié à un génial Daniel Auteuil. Ce dernier nous déploie un jeu tout en délicatesse qui nous fait comprendre sans jamais que ce soit dit qu’il l’a quittée parce qu’elle était certainement un peu trop dingue mais qu’il l’aime encore et aimerait peut-être bien se remettre avec elle. C’est assez touchant et fait que le film, en plus d’être policier, flirte élégamment avec la comédie de remariage.

Pour les rôles secondaires, notons un formidable Mathieu Amalric qui joue le mari de la défunte qui joue un personnage effrayant : il fait encore plus peur que lorsque Amalric jouait les méchants de James Bond (dans Quantum of Solace, 2008). On a aussi Vincent Lacoste en nounours bougon, Virginie Efira dans le furtif rôle de la défunte, Noam Morgensztern and patient fumeur et psychotique ainsi que des apparitions de Irène Jacob et Aurore Clément. Que du beau monde, bien casté qu’on se réjouit de voir à l’écran.

C’est un film qui s’inscrit dans la filiation d’un merveilleux film des années 80 : Meurtres mystérieux à Manhattan de Woody Allen. Le scénario n’est certes pas identique, mais le procédé si, le film est à mon avis un peu en-deça de celui d’Allen (qui est une vraie pépite) mais reste vraiment exaltant. Il a été présenté hors compétition à Cannes en 2025 où il a reçu un excellent accueil, le public lui a aussi fait les honneurs (de 600 000 entrées) lors de sa sortie en salles un peu plus tard. C’est le deuxième film de Zlotowski chroniqué sur ce blog (après Les enfants des autres) et il faut bien admettre que, bien que ce film soit très différent du précédent, l’enthousiasme de faiblit pas.

Rocky (1976) de John G Avildsen

Le BFI nous a gratifié en ce mois d’avril d’un cycle assez punchy consacré à la boxe au cinéma. Voulant faire honneur à cette programmation et ayant déjà vu Raging Bull – le film le plus intéressant de la sélection selon moi -, j’ai jeté mon dévolu sur un autre classique du genre, le film phénomène Rocky, de John G Avildsen, sorti en 1976.

Rocky Balboa, surnommé l’étalon italien est un petit boxeur minable et peu motivé de Philadelphie, qui gagne sa pitance en faisant l’agent de recouvrement, c’est à dire en menaçant des pauvres gars pour le compte d’un ruffian à qui ils doivent de l’argent. Il est aussi accessoirement amoureux d’Adrian, la soeur de son meilleur ami, une jeune femme timide et coincée qui travaille dans une animalerie. En même temps et pour célébrer le deux-centième anniversaire de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis en cette année 1976, le champion du monde poids lourd Appolo Creed prépare un combat pour les festivités mais son challenger déclare forfait et voilà le champion qui a une idée lumineuse : en honneur à ce pays où tout est possible, il va donner « sa chance » à un boxeur inconnu de l’affronter sur le ring et peut-être d’atteindre la gloire en lui tenant tête. Et ce challenger sera en fin de compte Rocky.

L’histoire du film, racontée en détail dans la notice du BFI dont ce post va s’inspirer, est au moins aussi fascinante que celle de Rocky. C’est celle de Sylvester Stallone, petit acteur fauché qui, le jour de ses 29 ans, décide d’écrire un mini scénario, une belle histoire qu’il voudrait faire sienne. Inspiré par un match de boxe où le challenger Chuck Wepner a tenu 15 rounds contre la légende Muhammad Ali, il invente l’histoire de Rocky, boxeur minable qui, avec un coup du destin et beaucoup d’abnégation parvient à se hisser au sommet. Cette histoire, qui a fait l’objet de trois pages de scénario – et que personnellement je ne trouve pas révolutionnaire – a tapé dans l’oeil de producteurs chevronnés, Irwin Winkler et Robert Chartoff qui ont voulu l’acheter (75 000 dollars) à Stallone, mais ce dernier, qui n’avait pourtant pas un sou vaillant, a refusé, il ne céderait son récit qu’à condition que ce soit lui qui joue le rôle titre. Les producteurs (qui avaient en tête de faire jouer Rocky à Burt Reynolds, James Caan ou Ryan O’Neill) ont eu beau faire monter les enchères jusqu’à 300 000 dollars, rien n’y a fait et tout ce beau monde a fini par s’entendre sur un film sans ampleur avec Stallone donc et sur un budget minimaliste.

Le scénario d’abord. C’est une histoire vraiment classique de réussite sociale avec histoire d’amour à la clef. Il y a quelques outrances : Rocky est un boxeur vraiment trop mauvais et trop empâté si on en juge par le combat du début, Creed est d’une arrogance vraiment caricaturale, l’histoire d’amour – la timidité de Rocky lorsqu’il aborde Adrian dans la boutique – est peu crédible mais tout cela est compensé par une certaine fluidité du récit et par une manière de filmer qui fait oublier ces petites scories scénaristiques : les rues crasseuses du Philadelphie populaire, les intérieurs poisseux et pleins de photos de ces maisons d’émigrés italiens, la salle de boxe comme une ruche… l’atmosphère y est, quelles que soient certaines exagérations, on est immergé dans cette ambiance populaire cette pauvreté américaine où la violence du quotidien est toujours compensée par une certaine solidarité avec le grain de la pellicule assez gros, très années 70 qui renforce cette impression.

Cette impression va aussi bénéficier de l’usage d’une technique nouvelle qui va permettre de tourner des scènes spectaculaires avec ce budget riquiqui : la steadicam, autrement dit une caméra permettant de tourner des scènes caméra à l’épaule mais avec un stabilisateur permettant de faire croire qu’elle est tournée comme un travelling traditionnel. Toutes les scènes d’entraînement où Rocky court dans la ville furent tournées comme cela, à l’arrache (le marchand qui lance un orange à Rocky en train de courir une une scène réelle, spontanée même si les gens n’avaient aucune idée du film en train de se faire), le film est bien fichu avec les joggings poussifs au début lorsque Rocky se remet en condition et beaucoup plus énergiques à la fin peu avant le combat, le combat final lui-même est bien filmé, bien monté et le réalisateur a la présence d’esprit de ne pas en faire trop. L’équipe de tournage se déplaçait dans un van où, lorsqu’on passait devant un lieu qui plaisait au réalisateur, celui-ci arrêtait l’engin et l’équipe se mettait à tourner une scène. Le film bénéficie de cette spontanéité qui le crédibilise, le rend sympathique et pour tout dire, à fini par emporter mon adhésion (ce qui n’était pas gagné au départ).

Le film a fini par épuiser le peu d’argent que les producteurs avaient bien voulu mettre ce qui a donné lieu à certaines anecdotes de tournage croustillantes. La scène de la patinoire était censée avoir lieu en public avec trois-cents figurants mais on a dû se résoudre à une scène à deux seulement pour des raisons de budget (avec Stallone, incapable de patiner qui décide de courir à côté de Talia Shire pour lui faire sa cour). La fin était censée être un plan large avec Rocky et Adrian quittant le stade mais a été malheureusement perdue dans un incendie, on l’a alors remplacée par la fin actuelle avec le mythique « Adrian » que crie Rocky (qui est donc un ajout tardif) avec simplement une poignée de figurants qui s’agitent autour et une image figée de Rocky et Adrian en guise de fin, très belle image d’ailleurs pour un final peut-être moins grandiloquent et plus à propos que celui projeté au départ.

En plus de cela, le casting est judicieux. Je n’ai pas vu de films avec Stallone depuis bien longtemps et je le voyais comme l’insupportable acteur reaganien qu’il sera dans les années 80 mais je dois admettre qu’il est très bien au moins dans les scènes qui ont trait à la boxe, le déclassement social, l’entraînement et le combat; il est un peu moins convaincant dans les scènes plus romantiques mais le capital sympathie accumulé par le film parvient à le faire oublier sans trop de problème. Pareil pour Talia Shire qui joue Adrian, je trouve son personnage un peu trop gourde au début mais qui se bonifie au fur et à mesure que le film avance et qu’elle se transforme en soutien moral de Rocky. Le film se permet un caméo du boxeur Joe Frazier, rien que cela, champion du monde poids lourd trois ans plus tôt et au moment même ou celui-ci défiait sa némésis, Mohammed Ali, au cours de combat mythique (je ne sais pas combien a coûté ce caméo et comment il est rentré dans le budget du film). Enfin, cerise sur le gâteau, le non-moins mythique thème musical « Gonna fly now » de Bill Conti, qui rencontrera un succès planétaire, va contribuer grandement à faire du film et du climax qu’est son combat final un élément de la culture populaire inscrit dans la mémoire collective.

La suite est connue et aussi hallucinante que le destinée de Rocky lui-même. Ce « petit » film va bénéficier d’excellents retours des projections test, du bouche à oreille pour rapporter la somme faramineuse des 117 millions de dollars. Comme Rocky sélectionné pour affronter le grand Apollo Creed, le film va être sélectionné aux oscars et contre toute attente le petit boxeur de Philadelphie va terrasser le chauffeur de taxi névrosé de New York (Taxi driver) et les journalistes des Washington DC (Les hommes du président) pour la statuette du meilleur film (ainsi que celle du meilleur réalisateur qu’Avildsen remporte par la même occasion). C’est tout bonnement hallucinant, cela a fait beaucoup jaser, mais pas non plus absurde d’après ce que j’ai vu ce soir.

Une étoile est née (1954) de George Cukor

Après-midi de gala au BFI aujourd’hui avec le grand Hollywood des années 50 avec ses stars, ses paillettes pour trois heures de spectacle (on nous a averti avant que le film commence qu’il y aurait un court entracte au milieu du film) avec des chansons sous la houlette du grand George Cukor pour un de ses très nombreux succès, Une étoile est née, en anglais A star is born, film sorti en 1954.

Lors d’un spectacle de music-hall où le tout Los Angeles est convié, Norman Maine, un acteur hollywoodien dont la gloire est passée et qui s’oublie dans l’alcool tombe par hasard sur Esther Blodgett, une petite chanteuse d’un groupe itinérant. Ebloui par le talent de cette dernière, il lui suggère de prendre sa destinée en main, quitter son groupe et tenter sa chance à Hollywood où elle ne peut que faire des étincelles. Après quelques péripéties, il parvient à lui mettre le pied à l’étrier et sa carrière connaît une ascension fulgurante.

En 1954, on propose au cinéaste – chevronné – George Cukor de tourner un remake du film de 1937 Une étoile est née. Au premier abord, cela ne lui faisait pas tellement envie car l’histoire était un décalque d’un de ses films (What price Hollywood, 1932) mais la proposition était trop alléchante pour être refusée : les poches profondes de la Warner étaient prêtes à financer un film à grand spectacle, sa première comédie musicale, son premier film en Technicolor avec de surcroît le Cinémascope et, suprême faveur, de tourner LE film du retour de la star Judy Garland à l’écran, après quatre ans d’absence et son départ de la MGM en 1950. C’est une proposition qui ne se refuse pas.

C’est un film hybride, multi-genre. La présence de Garland en font bien évidemment un film musical (un « musical » en anglais que je préfère au terme de comédie musicale car ce n’est pas du tout une comédie). Et, c’est même moins qu’un film musical, c’est « seulement » je devrais dire un film avec des chansons. Comprendre par là que les parties chantées s’insèrent dans le récit car elles nous montrent les performances d’actrice d’Esther mais ne le font que très peu avancer : ce sont simplement des intermèdes, des numéros avec force figurants, costumes, chorégraphies spectaculaires dans lesquels Garland donne libre cours à son immense talent. Oui, certes, le morceau de bravoure « Born in a trunk » nous raconte l’enfance d’Esther, ou la séquence délirante sur un américain à Paris, en Chine, à Cuba et partout ailleurs exprime aussi l’amour et la complicité qui lie Esther et Norman mais ce n’est pas du Jacques Demy et James Mason, le partenaire de Garland n’est pas Gene Kelly, l’histoire du film nous sera racontée par des moyens « classiques » et c’est tant mieux car elle est véritablement touchante.

Une étoile est née est un film romantique couplé à un drame. Mais c’est d’abord un film qui s’inscrit dans cet univers particulier qui est celui d’Hollywood que, bien entendu, tous les protagonistes du film connaissent très bien. Les générations d’acteurs qui se côtoient, leurs trajectoires divergentes – certaines montantes, d’autres descendantes -, l’alcool omniprésent et qui fait des ravages, les chiens de papparazzis, les changements de nom de scène imposés par la production, les personnages traditionnels comme l’attaché de presse cynique ou la starlette au début qui fait tout pour se faire voir, les séquences obligées comme les galas de charité, la très guindée cérémonie des Oscars ou la séance de maquillage surréaliste, l’atmosphère de cet Hollywood pimpant, coloré mais, qui n’attend qu’un aveu de faiblesse pour brûler ce qu’il a adoré et s’en repaître, est minutieusement reconstituée et sert d’écrin au drame qui va se jouer, un écrin dont la cruauté nous est familière ce qui accentue l’aspect tragique du récit.

Car récit il y a, et un récit singulier : il s’agit de nous raconter la relation entre Norman et Esther, et le bout de chemin qu’ils vont faire ensemble dans la vie. C’est une belle histoire d’amour – même si la relation n’apparaît qu’assez tard dans le film -, de soutien, de respect mutuel avec ses inévitables drames (je ne veux pas trop divulgâcher le film vous aurez remarqué). C’est ce que ce cinéma américain sait si bien faire : raconter une histoire et nous en émouvoir. En cela que le film se distingue des nombreux films de l’époque qui ont à mon avis une vision plus globale nous montrent aussi la grandeur et la décadence des gens du spectacle dans leur ensemble, comme All bout Eve (qui nous parle de Broadway, pas d’Hollywood) ou Les feux de la rampe (pareil, le monde du music-hall, pas les studios d’Hollywood). Ces films là aspirent à l’universel, ou nous montre un système « Broadway » ou le système « Hollywood » qui sont quasiment des personnages à part entière, dans Une étoile est née, Hollywood n’est qu’un décor dans lequel s’insère une histoire singulière, un mélodrame d’ailleurs. J’ajoute que c’est une simple constatation et que cela ne réduit en rien les qualités – immenses – du film.

Le film est un flamboyant véhicule pour mettre en orbite le retour de Judy Garland à l’écran : non seulement la star chante – cela on s’y attendait – mais elle joue aussi un rôle émouvant de petite surdouée d’Hollywood qui creuse son chemin et qui essaie d’y conserver son âme, de s’en tenir à des principes moraux de soutien à ceux qui l’ont soutenue, principe qu’il n’est pas facile de garder dans le marigot des studios. Elle est assez géniale dans ce rôle là et se voit donner la réplique par un très beau James Mason, charmeur, fantasque au début puis pathétique à la fin. Mason est quand même un acteur incroyable qui peut jouer un terroriste irlandais (dans Odd one out), le hollandais volant (dans Pandora), le pervers pédophile Humbert Humbert (dans Lolita) et … le capitaine Nemo. Et il est tout aussi épatant dans ce rôle de Norman que dans les autres rôles qui ont jalonné sa carrière.

Le film a été, comme beaucoup d’autres, charcuté au montage, une grande restauration a été entreprise dans les années 80 avec des rushes perdus qui ont été retrouvés et rajoutés. Encore plus étonnant, l’intégralité de la bande sonore a été conservée mais les images de certaines scènes ont été perdues, ce qui fait que la nouvelle version canonique, celle que j’ai vue, a des scènes étranges où on entend le son – donc la voix des acteurs – mais les images (manquantes) sont remplacées par des photographies sépia du tournage. Un effet singulier qui nous raconte en filigrane l’histoire du film et de la censure des studios de ces années là.

Résultat, un film flamboyant, une sortie en grande pompe, six nominations aux oscars (mais aucune statuette) et un triomphe pour Judy Garland qui a plus contribué à la gloire de la Warner qu’à ses finances car côté coût, le compte n’y était pas. Mais foin de calcul d’épiciers, je reprends à mon compte la jolie formule du journaliste de Sight and Sound de la notice du BFI : « that is the sort or personal triumph (celui de Garland, pour son retour) that help to explain, and justify, the star system », en gros et traduit en 2026 : « si c’est ça le cinéma commercial … on en redemande ». Malheureusement, ce n’est pas toujours cela et c’est bien dommage.

Les amants (1958) de Louis Malle

Nouveau cycle du Garden Cinéma cette fois consacré à l’actrice Jeanne Moreau et l’occasion pour moi de voir le deuxième film d’un réalisateur qui avait surgit sur la scène cinématographique en cette année 1958, avec son film Ascenseur pour l’échafaud, il s’agit de Louis Malle avec son film – toujours avec Jeanne Moreau – Les amants.

Jeanne est une jeune femme de province qui s’ennuie profondément avec sa vie bourgeoise et son mari, directeur de journal obsédé par son travail. Elle s’offre des séjours prolongés dans la haute société parisienne chez son ami Maggy (qui y est bien introduite) et finit par prendre pour amant Raul, un élégant joueur de polo d’origine espagnole qui lui assure qu’il l’aime alors que Jeanne oppose une certaine froideur à ses déclarations enflammées. Un jour, son mari curieux – et aussi un peu excédé et soupçonneux – d’entendre parler de « ses amis Maggy et Raul » décide de les inviter à dîner chez eux à Dijon, ce qui horrifie Jeanne mais ce à quoi elle ne peut pas s’opposer.

Le scénario du film – une histoire d’amour éperdue mais néanmoins classique que je n’ai pas trop divulgâchée ci-dessus – est crédité à l’écrivaine (et poétesse) Louise de Vilmorin, lui-même basé sur une nouvelle de Dominique Vivant-Denon, Point de lendemain (qui n’est pas crédité au générique) dont la première publication date de 1777, c’est à dire bien avant qu’il ne devienne célèbre sous le consulat et l’empire. Le fait est que l’histoire du film qu’on voit à l’écran n’a rien à voir avec celle du livre. En fait, Louis Malle a considérablement réécrit le script de Vilmorin (à son grand dam d’ailleurs) pour mieux adapter le film à son actrice (avec laquelle il avait une liaison) La nouvelle est libertine, le film plutôt bourgeois, certes il y a des voitures des années 60 mais le générique du film s’imprime sur la très grand siècle carte du Tendre de Mademoiselle de Scudéry, et tout cela pour une histoire qui m’a quand même donné une impression de XIXème siècle avec ses conventions bourgeoises, et le maniérisme des personnages. Jeanne, femme adultère qui s’ennuie dans sa province est une sorte d’Emma Bovary un peu plus dégourdie, un peu moins dépressive et qui a la possibilité de se rendre sur Paris. L’atmosphère engoncée des scènes de province m’a semblé assez éloignée de la joie de vivre des années 60.

Une film assez classique dans son scénario mais plutôt moderne dans sa réalisation. La nouvelle vague est au coin de la rue et Louis Malle en est une sorte de compagnon de route. Le film est filmé largement en décors naturels (la maison bourgeoise de province appartient à une des tantes de Louis Malle), il y a des scènes en voiture spectaculaires le tout sous la caméra experte d’un très grand directeur de la photographie, Henri Decaë. Son noir et blanc est lumineux pendant les belles scènes d’été à l’extérieur, soigneusement contrasté pendant les scènes domestique dans la maison, et absolument magistral pendant la scène principale, le climax final lorsque Jeanne retrouve Bernard pour leur mini escapade en forme de rêverie dans la nuit.

Maintenant, le vrai problème du film – que je n’ai pas vraiment aimé – est que le beauté des images et la virtuosité de Decaë ne suffisent pas à dissimuler un propos un peu vide. Le personnage de Jeanne n’est ni crédible, ni attachant, il y a quelques éléments du récit qui restent mystérieux (le mari trompe-t-il sa femme avec sa secrétaire), d’autres choquants (comment peut-elle partir sans tenir compte de sa fille) mais dans l’ensemble, la direction que prend le film dans la deuxième partie – j’ai trouvé la scène de nuit qui se poursuit dans la chambre du château interminable – et la fin abrupte pour ne pas dire bâclée m’a laissé carrément sur ma faim. Je pense que c’est un effet d’époque et que mon jugement n’aurait pas été aussi sévère si je l’avait vu à sa sortie en 1958, autre manière de dire que le film est un peu daté.

Le jeu des acteurs est très typé : Jeanne Moreau qui joue Jeanne surjoue un peu la bourgeoise hautaine qui s’ennuie dans les pince-fesse ultra-chics au début, elle s’ennuie aussi considérablement avec son amant Raul à tel point qu’on en arrive à se demander vraiment ce qu’il lui trouve. Le mari est joué sur un mode encore plus maniéré par Alain Cuny tellement outrancier qu’il n’a aucun mal à nous faire gober que c’est un abruti. Le casting est complété par Jean-Marc Bory (Bernard l’archéologue), Judith Magre (Maggy la copine qui habite avenue Foch) et l’omniprésent José Luis de Vilallonga (avant Cléo de 5 a 7 ou Breakfast at Tiffany’s, qui joue Raul). Autant la caméra de Decaë fait très nouvelle vague, autant le jeu assez pesant des acteurs ne l’est pas du tout.

Les amants fut tourné très rapidement puisqu’il est sorti à Venise huit mois seulement (et le même année 1958) qu’Ascenseur pour l’échafaud. En revanche, ce qui n’était pas vraiment prévu – et qui étonne soixante-dix ans après -, c’est le scandale qu’il a suscité. La scène d’amour finale contient une micro-seconde de nudité – et encore pas vraiment ostentatoire – et la pratique du cunnilingus y est suggérée, ce qui pour l’époque, y était une nouveauté, ulcéré les instances religieuses. De l’autre côté de l’Atlantique, c’est l’adultère et la manière dont il est montré qui a causé scandale, non pas qu’il y ait un adultère mais que « les méchants » ne soient pas punis, en contradiction directe avec la code Hays. Le procès intenté à l’exploitant est même allé jusqu’à la cour suprême. Avec le recul, tout cela paraît très exagéré. C’est un film de son temps, dont on retiendra le superbe noir et blanc d’Henri Decaë et un certain parfum de l’ancien temps avec ses vieilles voitures et ses petits villages de campagne assoupis. A part cela, move on, Jeanne Moreau va tourner avec Truffaut ou Antonioni, avec de retrouver Malle quelques années plus tard, pour Le feu follet et Viva Maria. Viva Maria ! C’est justement le deuxième film du cycle que je vais voir dans deux semaines, en espérant qu’il m’emballe plus que celui d’aujourd’hui.

Première désillusion (1948) de Carol Reed

Avertissement préliminaire : je vais totalement divulgâcher le film dans ce post donc évitez de le lire si vous avez l’intention de le voir.

Le BFI a organisé un cycle parfaitement légitime pour une aussi vénérable institution avec un intitulé savoureux : Great expectations: British Postwar cinema 1945-1960. Et j’ai pu voir ce soir un film d’un des plus glorieux représentants de ce British cinéma d’après-guerre, de surcroît au sommet de sa gloire, Carol Reed, pour l’un des grands films qui ont jalonné sa carrière au titre français – encore une fois – raté : Première désillusion, en anglais The fallen idol.

Philippe est un petit gamin blond de huit ans, fils d’ambassadeur (d’un pays francophone), qui vit seul – ses parents étant la plupart du temps absents – dans une immense résidence de Belgravia à Londres, avec pour seule compagnie celle d’un couple de domestique, les Baines. Lui, qu’il appelle par son nom de famille « Baines » est un majordome impassible mais bien intentionné et qui essaie autant que faire se peut d’alléger la solitude de l’enfant, elle, sa femme, « Mrs Baines », est une affreuse mégère qui brime le petit sous prétexte d’éducation et lui interdit tous les plaisirs de son âge. Un jour cependant, Philippe, va s’apercevoir que Baines fréquente une mystérieuse jeune femme, Julie, qu’il lui présente comme sa nièce.

Ce film est le deuxième – et aussi le moins connu – d’une série de trois films tournés par Reed qui vont connaître un succès phénoménal : il suit Odd one out (1947) mais précède The third man (1949). C’est la période la plus créatrice de Reed, c’est aussi le premier film d’une collaboration fructueuse avec le grand auteur – devenu scénariste pour l’occasion – Graham Greene, les deux s’étant rencontrés par l’entremise du producteur Alexandre Korda. Greene parle de Reed an disant que « c’est vraiment le seul réalisateur avec lequel j’ai aimé travailler » ce qui fut bien le cas pour The fallen idol qui est, selon Greene, « plus un film de scénariste qu’un film de réalisateur » (je ne suis pas complètement d’accord avec cela).

Un film de scénariste tiré d’une nouvelle de Greene, The basement room, renommée The fallen idol de manière un peu étrange : dans la fin de la nouvelle, Mrs Baines était effectivement assassinée par son mari et Philippe – témoin – dégoûté, dénonçait l’assassin, the fallen idol. Oui mais voilà, sur suggestion de Reed et avec l’approbation de Greene, la fin en a été changé de façon à ce que Baines ne commette pas de meurtre, ne soit pas dénoncé et que tout cela se termine bien (et de manière un peu lapidaire à mon avis) : l’idol n’était à ce moment là plus « fallen » et le titre semblait mal à propos.

Le film couvre, presque consécutivement, tout ce qui se rapporte de près ou de loin au thème du thriller. On commence par du mystère : qui est Baines, qu’est ce qu’il fait et que vient faire là cette jeune femme, Julie. Cela concentre l’attention du spectateur qui finit par comprendre ce qui se passe.

Une fois le mystère éclairci, place à l’épouvante : la partie où l’ombre de Mrs Baines rode dans la maison, la séquence de cache cache, l’ensemble se terminant lors du réveil de Philippe par Mrs Baines est terrifiante et honnêtement très bien tournée. C’est d’ailleurs ma partie préférée, c’est celle qui se rapproche le plus du cinéma du commandeur qui hante tout le film : Alfred Hitchcock. Reed n’est pas Hitchcock mais certaines scènes (le réveil, les pieds avec les chaussures qui apparaissent derrière la nappe) et les angles de prise de vue (beaucoup de contre-plongée) et la manière impressionnante dont il filme cette immense battisse gothique auraient sans aucun doute été approuvées par le maître.

Après l’épouvante (et une jolie scène de transition au commissariat), la fin du film nous montre l’enquête proprement pour savoir comment la vérité va éclater dans le style policier classique: indices, théories erronées, faux coupable, c’est bien mis en boîte, le twist final est sympa même si je l’avais vu venir. On peut aussi recenser quelques maladresses ou quelques moments un peu trop démonstratif, par exemple, cela aurait été mieux de suggérer le « he killed her » plutôt que de la faire dire par Philippe lors de la mort de Mrs Baines, de même, la rapidité avec laquelle tout le monde change d’avis et le faux coupable est innocenté est tout simplement hallucinante. Je pense que c’est Greene qui est à blâmer là-dessus et qu’il a eu du mal à changer aussi radicalement la fin de sa nouvelle en en gardant la cohérence. Le côté thriller du film impressionne plus par la qualité de la réalisation que par celle du scénario.

L’autre aspect que le film développe et le coeur de la nouvelle est l’attitude de cet enfant plongé dans un monde d’adulte, à qui on demande des actions d’adulte – garder un secret par exemple -, qui reçoit des injonctions contradictoires – mentir ou ne pas mentir pour que finalement Baines ne soit pas suspecté -, qui modèle des comportements sur ce qu’on lui a dit – on lui a dit que Baines a tué, donc il peut tuer – ce qui cause une grande confusion : il ne sait pas si il faut ne rien dire pour ne pas faire de gaffe ou au contraire, si il faut tout dire pour faire progresser sa cause. Sur le papier, c’est un bon sujet et je suis sûr qu’il est développé dans le livre. Dans le film, c’est un peu trop appuyé comme lors de la séquence de fin par exemple, c’est aussi un peu binaire entre Baines qui suggère de mentir et Julie qui suggère de ne pas le faire. La vérité est que d’une part, j’ai trouvé le gamin un peu horripilant et d’autre part. son don d’ubiquité (il est partout, arrive à surprendre toutes les conversations sans que personne ne le voie) m’a laissé un peu sceptique.

La distribution est, pour l’époque assez royale. Baines est interprété par l’un des trois grands acteurs (de théâtre) anglais du XXième siècle (avec Laurence Olivier et John Gielguld) : Ralph Richardson. Il joue le majordome guindé et qui ne broncherait absolument pas si le ciel lui tombait sur la tête (ce qui arrive à la fin), c’est un beau personnage qui joue impeccablement et dans le style de l’époque et de son pays, l’Angleterre (c’est à dire hiératiquement, en dissimulant soigneusement ses sentiments) un rôle en fin de compte assez touchant. Encore plus touchant est ce personnage de Julie, belle jeune femme diaphane, furtive, qui elle souhaite partir, fuir, et qui dégage une immense douceur : c’est elle qui suggère à Philippe de cesser de mentir pour sauver sa cause. Elle, c’est Michèle Morgan, actrice aérienne et fascinante qu’on s’étonne de trouver dans un film so British mais cet étonnement se transforme vite en fascination devant le mystère qui émane de son personnage. Le rôle de Philippe le gamin est confié à l’enfant acteur Bobby Henrey qui à mon avis – je l’ai déjà dit – en fait un peu trop.

Le film a connu un grand succès à sa sortie, public et critique, et a même été sélectionné aux Oscars (catégorie meilleur réalisateur pour Reed). C’est un beau film assez caractéristique du cinéma de son temps et donc parfaitement à sa place dans ce cycle. Cela dit, sa notoriété va être un peu estompée lorsque au duo gagnant Reed / Greene va venir s’adjoindre … un troisième homme (!), un certain Orson Welles pour le prochain opus de Reed qui lui va crever tous les plafonds. Mais cela, c’est une autre histoire.

A touch of sin (2013) de Jia Zhangke

Deuxième (et dernier) film que je me suis offert du cycle du Garden Cinema consacré au cinéaste chinois Jia Zhangke, aujourd’hui, un morceau de choix puisqu’il s’agit certainement de son film le plus renommé : A touch of sin, sorti en 2013. Après la petite déception que fut Platform, le premier film du cycle, qu’en est-il de celui-là ?

Le film raconte quatre histoires distinctes se déroulant chacune dans quatre endroits de la Chine différent : celle de Dahai, vivant dans le Shanxi (nord est de la Chine, près de la frontière mongole, patrie du réalisateur Jiang Zhangke) ulcéré par la corruption au village et à la mine de charbon qui décide de se faire justice lui-même, celle de San’er de Chongquing (Chine centrale), tueur à gages qui rend visite à sa famille tout en préparant ses futurs contrats, celle de Xiaoyu, une jeune femme de Yichang dans la région du Hubei (centre, est de Chongquing) qui y a un amant qui part en train, elle se fait rosser par la femme de ce dernier et ses sicaires, puis agresser par des hommes au sauna où elle est réceptionniste, et enfin, celle de Xiaohui, du Guangdong (sud-est, près de Hong Kong), un jeune travailleur qui cherche à gagner sa vie avec des jobs ouvriers et tombe amoureux d’une petite prostituée dans le go-go bar où il est serveur.

Le film est fidèle au credo de Zhangke dans ses autres films qui est de nous montrer la Chine telle qu’elle est à l’époque où il la filme, c’est à dire le début du XXIème siècle. Sa caméra voyage donc du nord au sud, en commençant par son Shanxi natal, en y filmant les paysages et aussi les gens. Ces gens sont les acteurs de quatre histoires, quatre faits divers vaguement inspirés de faits réels qui pour le coup donnent du relief, j’ai envie de dire de l’intérêt, à ce scénario fragmenté. Les histoires sont d’ailleurs interconnectées avec des personnages qui surgissent là où on ne les attend pas : le récit commence avec les personnage de San’er (épisode 2) et l’épilogue du film nous montre le personnage de Xiaoyu (épisode 3) au Shanxi (épisode 1). A noter également, c’est rare dans ce genre de film mais c’est pourtant très important : les histoires sont à peu près d’égale longueur et surtout d’égal intérêt. Le côté fait divers violent de chacune d’entre elle fixe le spectateur. Je préfère légèrement l’histoire de Dahai et celle de Xiaoyu (la première et la troisième) mais de peu.

Le titre du film est un clin d’oeil assumé à un autre film, A touch of Zen, sorti en 1971. Il s’agit d’un film en costume dont le point commun avec le film du jour est de mettre en scène un personnage, une sorte de chevalier errant, issu d’un milieu modeste et qui veut réparer – par le crime au besoin – le tort causé par les puissants. Chacun des quatre « héros » le fait d’une certaine manière mais pas à la période Ming comme dans A touch of Zen mais bien au XXIème siècle. Les méchants eunuques et le système impérial sont remplacés ici par les riches corrompus et le système capitaliste qui les nourrit. Je pense (j’ai du mal à avoir un avis tranché sur le message du film car mon avis n’est jamais qu’un avis d’occidental sur un monde chinois que je connais très mal) que le film contient une critique voilée et surtout prudente du capitalisme en vigueur en Chine à l’époque.

L’autre manière dont ce film nous parle de cette Chine moderne qui est au coeur du cinéma de Jiang Zhangke, c’est par les images stupéfiantes vues à l’écran. Le changement avec les premier film de Zhangke (Platform, vu il y a deux semaines) est énorme. Cela commence avec un homme sur un scooter arrêté devant un spectaculaire camion de tomates renversé, le tout dans une atmosphère ouatée, blanche de ce Shanxi continuellement en construction avec la poussière du ciment et des chantiers qui empoisonne l’air qu’on respire. Le reste du film nous monte toujours ces paysages impressionnants de cette Chine en développement rapide, pour le meilleur certainement (même si le film ne l’exprime pas vraiment) mais surtout pour le pire. On a des ponts non finis, des routes éventrant des montagnes, des grandes tours d’habitation hideuses, d’immenses bâtiments tout en longueur pour héberger des travailleurs avec linge pendant à tous les balcons, l’image ici sert le propos et cela d’autant plus qu’elle est magnifique, léchée tout en nous montrant en même temps des paysages moches, voire déprimants.

Zhangke n’est pas en reste lorsqu’il filme les gens, sur un mode plus intimiste, beaucoup moins distant que dans Platform à mon avis. Ces personnages sont vivants, ont des « gueules » (Dahai épisode 1) ou du charisme (Xiaoyu épisode 3). De surcroît, chaque plan est savamment élaboré avec une attention particulière apportée à la profondeur de champ. On a de nombreuses scènes avec des arrière ou des avant-plans flous ce qui force le regard sur un certain niveau de profondeur dans la scène et ce n’est jamais anodin. Cela renforce les points sur lesquels l’attention doit se porter et surtout – cela paraît idiot de le dire mais c’est comme ça – c’est très beau -, même si cela nous montre une Chine peu ragoûtante, c’est très beau. L’atmosphère blanche de la mine du Shanxi, les lumières du sauna, la tristesse clinique des usines du Guangdong, Zhangke parvient avec sa science de l’image et ses plans travaillés de donner en quelque sorte de une beauté élégiaque à la laideur du quotidien observé.

Les acteurs sont à l’avenant pour des personnages parfaitement incarnés, avec lequel on se familiarise immédiatement. Nommons les : Jiang Wu joue Dahai (épisode 1) le mineur avenant mais plein de rancoeur et une soif de justice qu’il dissimule soigneusement mais qui va éclater lorsque le vase va déborder, Wang Baoqiang (épisode 2) joue San’er, tueur discret, qui ne paye pas de mine, père de famille aimant mais « toujours en déplacement » et donc qui ne peut chérir les siens autant qu’il le souhaiterait, la grande Zhao Tao, femme du réalisateur, qui joue une bouleversante Xiaoyu (épisode 3), petite femme qui tente d’être un peu maître de son destin dans cette Chine écrasante, qui tente d’aimer qui elle veut et aussi de survivre sans se faire battre ou exploiter, et enfin son opposé, Luo Lanshan qui joue Xiaohui (épisode 4), lui aussi confronté à toutes les formes possibles d’exploitation mais qui n’a pas la force d’âme de s’en sortir. De beaux acteurs pour représenter cette Chine en mouvement certes mais qui ne saura éviter les fautes de quart inhérentes au développement sauvage du capitalisme.

A touch of sin est le film qui m’a réconcilié avec le cinéma de Jia Zhangke après Platform qui ne m’avait pas spécialement ébloui et que je considère comme un film de jeunesse. Pour être cuistre, disons que Platform filmait la chine de manière diachronique (un même lieu sur un intervalle de temps étendu) tandis que A touch of sin la filme de manière synchronique (un même instant sur un espace géographique étendu). L’approche n’a cependant pas d’importance, le projet de nous montrer cette Chine moderne est le même, mais l’impact de A touch of sin est infiniment supérieur. Zhangke est en 2013 un cinéaste confirmé au sommet de son art: son film nous parle, ses personnages nous parlent comme ceux de Balzac auquel Zhangke a parfois été comparé. Ils nous parle tellement que la censure chinoise a interdit la diffusion du film sur le territoire, privant la population d’un monument du cinéma national. Le film a, pour le bonheur des cinéphiles non chinois, fait son chemin dans le gotha du cinéma mondial pour devenir un classique, un classique qui a évidemment sa place dans la rétrospective du Garden Cinema, et qui a rempli d’aise les spectateurs de ce soir dont je fais partie.